The Long Goodbye : au cœur des politiques d’immigration

Puissant, vif et critique. Ce sont par ces trois adjectifs que se qualifie le meilleur court-métrage de fiction 2022, primé aux oscars. Un chef-d’œuvre réalisé par Aneil Karia et dans lequel on retrouve l’acteur anglais d’origine pakistanaise Riz Ahmed. Produit en 2020, The Long Goodbye, ce drame porte, sans gants, une part de l’histoire familiale du célèbre acteur et rappeur, qui, sans commune mesure, amène le spectateur à entrevoir un regard sur notre société actuelle en termes de contrôle de l’immigration


Un début d’intrigue des plus banals

            La scène commence dans un salon, avec une famille pakistanaise qui semble heureuse. Le père joue avec son fils, les grands-parents sont dans la cuisine et les filles dans leur chambre, la musique un peu trop forte, s’amusant à se maquiller. Le grand-père râle même pour augmenter le son de la télévision. Cette dernière diffuse des informations en continu, sur la guerre, probablement au Moyen-Orient. Rien de surprenant donc, pour un appartement banal dans un quartier résidentiel du Royaume-Uni. Ce dernier est, en outre, un peu exiguë. Le spectateur le découvre lorsque la caméra nous emmène à l’étage inférieur, dans les chambres de la famille. 

Le regard sombre, Riz aperçoit effaré des hommes cagoulés arriver – ©️The Long Goodbye, Tom Gardner, Aneil Karia et Riz Ahmed, 2020

Une situation qui dégringole rapidement

            À vrai dire, dès la 2e minute de The Long Goodbye, l’ambiance commence à se noircir. Aucun conflit plus important qu’à la normale dans une famille ; seulement quelques railleries. Le père est contraint de descendre un fauteuil au 1er étage avec son fils. Pourtant, très vite, le niveau sonore prend de plus en plus d’importance par rapport à l’image et aux paroles. Après avoir salué les filles se maquillant dans l’une des chambres, il va poser le fauteuil. Mais entendant quelques instants plus tard des cris, il demande à son fils de quitter la pièce brusquement. À peine après avoir ouvert le rideau, il voit un voisin se faire tabasser par un homme. Cet homme, habillé entièrement de noir, est, à première vue, policier. Et c’est là que les choses prennent une tournure toute particulière. 

Dernière image du court-métrage à la fin du slam de Riz – ©️The Long Goodbye,Tom Gardner, Aneil Karia et Riz Ahmed, 2020

            Riz se hâte d’alerter toute la famille en criant ces mots précis et sonnant comme un coup de massue : « It’s happening ! Now ! » (Ça arrive ! Maintenant !). Ce qui est très perturbant à ce moment, ce n’est pas tant l’affolement, mais plutôt le sentiment de sentence inéluctable. Sentence qui est déjà imaginée par ces habitants. Des hommes cagoulés entrent dans l’habitat directement. Violemment. Jusqu’à frapper les hommes de la famille pour les trainer dans la rue et les mettre à genoux. Les femmes, elles, sont emmenées de force et jetées dans un fourgon. La scène atteint son apogée lorsque débutent les tirs…  

            La caméra film l’horreur de ces images pour se concentrer par la suite sur le personnage principal. Il est tétanisé, se relevant avec difficulté après avoir pris une balle dans le dos quelques secondes plus tôt. Le court-métrage se referme sur un discours glaçant sans pincettes. Il se terminera sur un slam tranchant, à l’image de la réalisation.

Dernière image du court-métrage à la fin du slam de Riz – ©️The Long Goodbye, produit par Tom Gardner, réalisé par Aneil Karia et Riz Ahmed, 2020

Une critique de nos sociétés vis à vis de l’immigration

            On peut maintenant traiter le message social, culturel, politique, voire humain, transmis par ce court-métrage. Évidemment engagé, la réalisation pointe du doigt des aspects extrapolés et apparement chers à ceux qui ont participé à ce projet. On peut d’ailleurs rappeler que le personnage principal porte le même nom que l’acteur. Toujours est-il qu’il me semble important de vous énoncer trois points qui font de cette œuvre – que je qualifierais comme telle de part sa dimension unique et directe – une création attachante qui donne à réfléchir sur l’avenir de nos sociétés.

            Le spectateur est immédiatement touché par une certaine brutalité. Mais cette dernière pour autant n’en est pas moins « nécessaire ». En effet, les idées amenées ici sont plus profondes et réussies grâce à ces échos de violences instaurés très vite dans le court-métrage. Cette facette choquante permet donc d’identifier la critique ici ; celle des groupes qui viennent déloger des familles en situation irrégulière de leur domicile. Certes, des actes dans ce court-métrage n’ont pas réellement lieu, mais peut-être s’agit-il d’une perception qu’ont ces mêmes populations, arrachées d’un lieu où elles ne sont pas nées. Ce qui est compliqué ici, c’est donc de faire la part des choses entre un regard fictif très orienté et une réalité plus complexe qu’elle n’y paraît. 

L’un des individus vêtus de noir assassinant impassiblement les hommes de la famille après l’accord de la police – ©️The Long Goodbye, Tom Gardner, Aneil Karia et Riz Ahmed, 2020

L’un des individus vêtus de noir assassinant impassiblement les hommes de la famille après l’accord de la police – ©️The Long Goodbye, produit par Tom Gardner, réalisé par Aneil Karia et Riz Ahmed, 2020

Une perception manichéenne

           C’est effectivement cette perception de ces situations parfois dramatiques qui ressort du message de ce film. Les deux camps sont très clairement identifiés : d’un côté les « méchants » qui, avec l’accord de la police, arrêtent les femmes et tuent les hommes ; puis de l’autre les « gentils », une famille relativement intégrée qui se fait pourchasser par les loups. Très caricatural, l’objectif de ce court-métrage est clair : dénoncer les violences des brigades anti-immigration en Angleterre. Mais nous savons que l’idée portée par ce film peut s’étendre au monde entier. En effet, l’immigration fait débat à l’heure actuelle, partout, autour du globe.

En effet, nous savons qu’il existe parfois des interventions rugueuses des forces de police pour déloger des camps de migrants. Rappelons le démantèlement de la « Jungle de Calais » ou plus récemment l’intervention de policiers Place de la République à Paris, en novembre dernier.

Le débat reste toujours ouvert, mais peut-on accuser l’une ou l’autre des parties ? Chacun ne veut-il pas garder un peu sa place ? Toujours est-il qu’il ne s’agit pas ici de faire de politique. Ce court-métrage permet à tous de se poser des questions sur une situation brumeuse. 

Le petit de la famille, Naz, se faisant rattraper – ©️The Long Goodbye, Tom Gardner, Aneil Karia et Riz Ahmed, 2020

Une réalisation à la hauteur de la thématique

           Dans un dernier temps, ce qui me permet d’affirmer que ce film est un succès, c’est sa dimension concise et continue. En réalité, la caméra n’est pas arrêtée, la scène continue sans se couper. Tout s’enchaine très vite et le spectateur est entrainé dans un rythme effréné. Le personnage principal traverse tous les lieux dans un laps de temps à la fois court et long. On passe de la félicité à l’horreur en seulement une minute. Tout cela jusqu’à une interprétation magistrale et presque lyrique de l’acteur Riz Ahmed, dans un slam provocateur, émotif et profond. 

L’origine de ce projet provient en réalité d’une rencontre entre les deux réalisateurs qui se seraient trouvés des points communs à propos de leurs origines et identités Anglo-Asiatiques selon le Hollywood Reporter. « J’ai beaucoup pensé à mon identité [et] ma place dans le monde » s’est d’ailleurs confié Riz Ahmed en mars 2020. Le résultat est donc celui d’un court-métrage qui incorpore à l’image, la musique de l’acteur et rappeur, tirée de son dernier album. Sur le fond l’acteur s’est exprimé clairement au micro du Hollywood Reporter : « Faisons un court-mérage, faisons juste quelque chose. Je veux juste créer un truc maintenant, et je veux faire quelque chose qui vient du cœur. » avait-il dit lors de discussions avec Aneil Karia selon ses mots.

Finalement, pour Aneil Karia il s’agissait quand même d’un challenge de réaliser un tel film mélangeant poésie, cauchemars et controverses. « Comment nous avons exécuté ces changements a été une source constante d’anxiété pour moi, un challenge constant ». Ce qui marque aussi une réussite et un réalisme hors pair dans ce film, c’est bien la dimension de semi-improvisation au cours du tournage. « Nous avons discuté des personnages et la nuance et les spécificités de comment aller d’un point A à B, et nous avons eu cette ouverture et imprévisibilité qui a apporté cette authenticité et réalité ».

Riz, au sol après s’être fait abattre par une balle juste avant qu’il se relève pour son slam – ©️The Long Goodbye, Tom Gardner, Aneil Karia et Riz Ahmed, 2020

Alors si vous n’avez pas encore eu la chance de le voir, foncez découvrir ce court-métrage qui pourra vous émouvoir. En attendant, on vous invite à découvrir la bande-annonce du film, juste ici !

Trailer du court-métrage – ©️The Long Goodbye, Tom Gardner, Aneil Karia et Riz Ahmed, 2020

Pour ma part, j’espère vous retrouver très bientôt, pour un nouvel article : ciaò ! 


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