Cet article a été rédigé grâce au travail de deux rédacteurs !

Tom

Bastien
Chaque mois, le journal Epix vous propose un entretien avec une voix française parmi les plus célèbres de France. Tom et Bastien, tous deux passionnés de doublage, ont rencontré pour vous ces voix qui ont pu bercer votre enfance ou vous faire vibrer au cinéma. Ce mois-ci, nos deux rédacteurs ont reçu Rémi Bichet, voix de Milo Ventimiglia ou Mark Ruffalo entre autres.
Rémi Bichet, vous êtes comédien de théâtre, de cinéma, à la télévision. Mais vers quel âge vous êtes-vous dit « J’ai une voix qui pourrait être intéressante » ?
C’est une réflexion que je ne me suis jamais faite. J’ai eu la chance qu’on me sollicite pour passer un essai et on m’a retenu. Une directrice artistique m’avait remarqué dans un téléfilm où l’on m’avait confié le rôle d’un petit voyou. Elle cherchait une voix française pour doubler un personnage du même genre et m’a donc contacté pour passer cet essai.
Suite à ce premier enregistrement, on m’a proposé d’autres personnages et d’autres films. J’ai pu ainsi rencontrer de nouveaux directeurs artistiques et continuer à explorer cette passionnante discipline.
Mais je n’ai pas fait de démarche particulière pour travailler dans le domaine du doublage. Je ne me suis inscrit sur aucune site officiel.
Vous êtes la voix récurrente de plusieurs acteurs, tels que Milo Ventimiglia ou Jake Gyllenhaal pour ne citer qu’eux. Vous avez des acteurs que vous préférez doubler ?
Parmi les acteurs auxquels je prête ma voix, je dirais que Cillian Murphy et Jake Gyllenhaal ont des tempéraments qui s’accordent suffisamment au mien pour que le travail soit un vrai plaisir.
La directrice artistique de la série Peaky Blinders m’avait d’ailleurs proposé de passer un essai pour le rôle principal. Cillian Murphy interprétait ce rôle et elle ne savait pas que je l’avais déjà doublé plusieurs fois. La même chose arriva à plusieurs reprises avec Jake Gyllenhaal. Puisqu’il s’agit d’être au maximum fidèle à l’original, les distributions associent généralement des personnalités et des types de tempérament à d’autres. Plus encore que des timbres de voix.
Pour un acteur ou une actrice, comme pour un chanteur ou une chanteuse, il est indispensable de savoir placer sa voix puisqu’elle est son outil de travail, de même qu’un artisan aurait besoin d’aiguiser son outil pour pouvoir l’utiliser correctement.
Rémi Bichet, au micro de Tom Hargé
Vous avez déjà eu l’occasion de rencontrer des acteurs que vous avez doublés ?
A deux reprises. J’ai doublé Michael Fassbender pour le film Angel. François Ozon, le réalisateur, voulait choisir sa distribution à l’oreille sans que le reste ne l’influence. Il écoutait donc les essais sans savoir qui il entendait. On m’a retenu. On a projeté le film en avant-première à Paris et j’ai rencontré Michael Fassbender à cette occasion.
Il y a quelques années, j’ai doublé le personnage de d’Artagnan dans la série britannique Les trois Mousquetaires. Il y a eu une projection en version française des premiers épisodes à Paris. L’équipe originelle y était conviée. J’ai rencontré ce soir-là le sympathique acteur anglais que je doublais pour la version française.
Pour les scènes de dialogues, vous travaillez généralement seul ou avec votre partenaire de jeu ?
Il arrive que pour des raisons d’emploi du temps ou de protocole sanitaire, nous soyons seuls pour enregistrer certaines scènes dialoguées. L’écoute et l’observation attentive de la version originale – et en particulier des partenaires de l’acteur que j’ai à doubler – m’aident à trouver, de mon côté, un partenaire imaginaire à qui répondre au moment de l’enregistrement. D’autre part, le fait d’enregistrer seul peut parfois permettre de créer une bulle de concentration propice au travail.
C’est justement le cas pour la série Peaky Blinders. La directrice artistique a fait le choix d’enregistrer mes interventions sans la présence d’aucun de mes partenaires. Nous enregistrons donc toutes mes répliques, contenues sur les six épisodes de chaque saison, en quatre jours environ. S’ajoutent ensuite à l’enregistrement, les interventions des autres personnages.
Une méthode que j’utilise souvent et qui s’avère parfois plutôt efficace.
Vous ne vous faites jamais mal à la voix ?
Pour un acteur ou une actrice, comme pour un chanteur ou une chanteuse, il est indispensable de savoir placer sa voix puisqu’elle est son outil de travail. De même qu’un artisan aurait besoin d’aiguiser son outil pour pouvoir l’utiliser correctement. Certaines techniques, que la formation et la pratique du théâtre nous enseignent, sont indispensables à notre métier. Si l’on place correctement sa voix, en la préparant grâce à certains exercices, tout se passe bien.
Comme pour toute autre activité professionnelle, notre technique, notre discipline et notre rigueur participent à faire de notre pratique un métier. Ainsi, un violoniste qui jouerait faux ne saurait être tenu pour tel. De même qu’une danseuse dépourvue de souplesse et incapable d’exécuter certains pas de base. Dans le cas des comédiens et des comédiennes, les aptitudes nécessaires à une pratique élémentaire de leur métier sont bien moindres. Il nous suffit, en effet, d’être capable d’entendre, de parler et de mémoriser un texte pour prétendre à la fonction.
D’un point de vue technique, les acteurs et les actrices sont donc probablement les moins artistes de tous les artistes. Et cela car certaines des conditions de base nécessaires à la pratique de ce métier leur sont transmises dès la naissance. En revanche, les aptitudes à composer de la musique, à sculpter ou à danser à un niveau professionnel réclament un véritable apprentissage. Chacun d’entre nous a été un enfant et a donc éprouvé ce que pouvait être cet abandon dans le jeu qui le rendait crédible aux yeux du monde lorsque, par exemple, il conduisait une voiture imaginaire, puisqu’il ne s’inquiétait justement pas d’être crédible ou non.
C’est cette aptitude à jouer, à réagir, à maintenir en lui une certaine part d’enfance, à modeler la matière première que sont ses émotions et à naviguer entre maîtrise et abandon, grâce à certaines techniques, qui peut permettre à l’acteur de prétendre au statut d’artiste. Si le travail à l’image ne demande que peu de technique et permet donc à certains réalisateurs d’obtenir de bons résultats au cinéma ou à la télévision avec des acteurs choisis pour leur amateurisme ou leur popularité obtenue dans d’autres métiers publics, le théâtre et la scène en général, demandent à l’interprète une technique vocale et corporelle indispensable, qui ne peut être acquise que par le travail. Ils nous révèlent qu’il s’agit bel et bien d’un métier qui ne saurait être pratiqué sans apprentissage.
Est-ce que vous trouvez que la France développe correctement l’industrie de la version française ?
La bande rythmo est une invention française. De tous les pays, c’est en France que l’on produit le plus grand nombre de versions doublées. Et ce pour répondre à la demande des spectateurs. Dans de nombreux pays de l’Est, les versions doublées sont quasiment inexistantes. On leur préfère les « voice-over ». Selon une technique souvent utilisée pour les documentaires, un lecteur unique enregistre la totalité des dialogues sans interprétation et l’on entend donc sa voix superposée au son et aux dialogues originaux.
Les américains, quant à eux, doublent rarement les films étrangers. Lorsqu’ils le font, leur travail se fait « aux bips ». Un son -ou “bip“ – retentit au début et à la fin de la phrase à enregistrer, délimitant la durée d’enregistrement. Entre ces deux “bips“ le placement des syllabes est aléatoire puisqu‘ils ne respectent pas les mouvements des lèvres. C’est donc en France qu’on investit le plus, en temps et en argent, dans ce domaine spécifique qu’est le doublage. Les pressions économiques qui poussent certains studios à travailler toujours plus vite entrainent les problèmes que l’on peut parfois rencontrer. Depuis l’adaptation jusqu’au mixage en passant par l’enregistrement lui-même, il arrive logiquement que le manque de temps nuise à la qualité du travail rendu.
De tous les pays, c’est en France que l’on produit le plus grand nombre de versions doublées, pour répondre à la demande des spectateurs.
Rémi Bichet, au micro de Tom Hargé
Avec la situation actuelle, la crise de la Covid-19, j’imagine que votre activité professionnelle a été particulièrement touchée ?
Le secteur le plus touché est celui du spectacle vivant. Les studios d’enregistrement ont le droit de poursuivre leurs activités. Pour autant ils doivent respecter de stricts protocoles. Notamment concernant le nombre de personnes autorisées à participer à une même séance de travail. Aujourd’hui, seuls l’ingénieur du son, le directeur artistique et un acteur à la fois peuvent partager l’espace du studio. De même, les tournages restent tolérés, la fabrication des films se faisant sans la présence du public. Ces derniers temps, j’ai donc eu la chance de pouvoir continuer à travailler en résidence théâtrale. Et ce parce qu’on permet le travail préparatoire de répétitions qui se fait lui aussi sans public. J‘ai aussi participer à différents enregistrements en studio, ainsi qu’à deux tournages pour la télévision. J’ai ainsi récemment pu constater que les équipes travaillent désormais masquées, jusque dans les alpages savoyards.
De manière générale, l’activité est tout de même fortement ralentie. Ainsi, on a actuellement suspendu doublages de séries, en attendant que les tournages, toujours à l’arrêt dans leurs pays d’origine, reprennent.
Lorsque le travail cesse en amont … tout s’arrête en aval.
Merci Rémi Bichet ! Ce fut un plaisir pour moi que de vous interviewer !
Merci beaucoup à vous pour votre passion et votre intérêt ! A bientôt …
Image de couverture : Portrait de Rémi Bichet – ©Rémi Bichet / Agencesartistiques.com

