Est-il encore nécessaire de présenter le monstre de cinéma asiatique efficace qu’est Bong Joon-ho ? Peut-être que son nom ne vous évoque rien. Fort heureusement, sa filmographie devrait parler pour lui : il est notamment le réalisateur du – logiquement – très adulé Parasite, sorti en salles l’année passée – oui oui, le « parasite » qui a tout raflé aux Oscars, aux Césars, et même auprès du public, notamment français, en 2019 (près de 2 millions de curieux se sont déplacés dans les salles de ciné hexagonales pour découvrir le film de Joon-ho, un record pour un long-métrage asiatique). Habitué pour parler de réalisateurs qui laisse un regard unique sur notre société (comme un certain Aaron Sorkin plus récemment), plongeons-nous dans la critique de ce polar pour en découvrir chaque détail ! Prêts à mettre votre casquette de détective ?
Memories of Murder (Corée du Sud, 2003) de Bong Joon-ho
De quoi parle ce polar ?
En 1986, dans la province de Gyunggi, en Corée du Sud, un mystérieux tueur en série aussi violent que sadique, viole et massacre de jeunes filles isolées. Les corps retrouvés sans vie portent tous un signe distinctif. Ce qui amène à penser qu’il s’agit bien d’un seul individu derrière ces meurtres répétés : les sous-vêtements des victimes trônent sur leur tête décharnée, ensanglantée, aux yeux éternellement clos. Deux inspecteurs de police, que tout oppose vont devoir unir leurs forces pour démasquer le coupable. A cette époque l’expression « tueur en série » ne répondait à aucune définition encore connue en Corée du Sud.
Bong Joon-ho : Un réalisateur aux multiples chef-d’oeuvres.
The Host
On doit également à Bong Joon-ho ce véritable génie d’autres pépites. The Host, sorti en 2006, aborde en toile de fond les relations entre vilaine bêbête monstrueuse rejetée pour sa différence et son physique infâme, et mégalopole tentaculaire déshumanisée, où s’entassent des âmes sans vies que la vilaine bêbête va pourtant inciter à se découvrir, et même à s’entraider. Une thématique proche de l’affrontement perpétuel entre deux camps. Plus particulièrement classes dominée et dominante, obligées de se faire face pour mieux se comprendre – ou se rejeter mutuellement, c’est selon -. Problématique sociale très chère à l’auteur, et que ce dernier abordera à travers quasiment l’entièreté de sa filmographie.
Mother
On peut également citer le machiavélique thriller Mother (2009).Un film où une mère vieillissante, brisée par la misère et la pauvreté, tentera de sauver son fils d’une accusation de meurtre à laquelle elle refuse de croire. La mère courage y sera confrontée à l’âpreté du système judiciaire coréen. Eminemment trop friqué et donc, bien sûr, profondément obstiné à lui mettre des bâtons dans les roues.
Snowpiercer
Il y a aussi le fameux Snowpiercer, le Transperceneige (2013). Tellement célèbre que Netflix s’est senti obligé de le décliner sous forme d’épisodes de série sauce prequel assez inattendus. Et vous l’aurez compris au regard de l’ironie sous-jacente de cette phrase, Netflix aurait bien dû s’abstenir… Le même Snowpiercer, d’ailleurs, qui provient de la planche de BD des frenchies Jacques Lob et Jean-Marc Rochette. Et qui a visiblement bien plu au réalisateur sud-coréen. Il en a tiré ce chef-d’œuvre SF flirtant avec le récit d’anticipation, le film noir, et même le rétrofuturisme. C’est simple : on croirait visionner du Philip K. Dick retranscrit en images par Paul Verhoeven ; le compliment est là, pour qui veut bien le comprendre.
Une belle époque que la sortie de ce Snowpiercer, dans lequel un Chris Evans désenchanté (la faute au bouclier et aux collants manquants peut-être…) parcourait sans relâche toute la longueur d’un train compartimenté par classes sociales. Les dernières au fond, empêtrées dans la misère humaine. Les « premières » situées bien plus à l’avant, dans des espaces incongrus, mystérieux, surdimensionnés, comme empoisonnés par tant de richesse, meurtris par tant de luxe. Meurtris, c’est bien le terme, car, Bong Joon-ho oblige, les riches s’avèrent bien entendu plus perfides, sournois, tordus et déshumanisés que les pauvres. Bien plus cruels, aussi.
Une envie de (re)découvrir les films de Bons Joon-ho ?
Si vous n’avez pas vu ces films, foncez rattraper votre retard. Canal + propose depuis le début de l’été de (re)découvrir les films du réalisateur sud-coréen. Et ce à travers une rétrospective de ses chef-d’œuvre, diffusés sur Ciné + et disponibles à la demande.
Vous n’avez donc aucune excuse valable pour les manquer. Une rétrospective sur laquelle sont présents tous les films cités. Y compris ce Memories of Murder, cultissime polar asiatique de 2003 autour duquel se cristallise notre intérêt aujourd’hui.
Pourquoi il faut voir ce film de Bong Joon-ho ?
Une ambiance qui nous absorbe…
Il nous reste déjà trop peu de lignes pour aborder toute la magnificence de ce polar / thriller / film d’action / drame social. Ce film aux casquettes nombreuses, donc, et au talent certain. Un talent qui se reflète à travers, d’emblée, une mise en scène suffocante, épurée. Mais aussi aux longs plans contemplatifs, spectacle amer façon buddy movie. Il pleut tout le temps, tout le monde fait la gueule, et tout ça se déroule en rase campagne. Et cela n’arrange l’alarmant sentiment de solitude et d’isolement, voulus par le réalisateur, que cela provoque chez nous. Bien qu’entouré par de nombreux personnages hétéroclites tout au long du métrage, on ressentira une latence, une fatigue, un malaise palpable. Et donc, une forme de solitude (jouissive) durant les deux heures de film.
Un personnage évoluant avec le film…
A l’instar de ce flic dégingandé, nouvellement arrivé de Séoul au village pour aider à coincer ce maniaque. Dans ce plan brumeux, caméra ancrée dans le sol par Joon-ho, sur un terrain aux dimensions interminables, amplifiées par l’utilisation du grand angle, dans ce paysage digne d’un tableau réaliste, aux couleurs fades, noirâtres, se découpe la silhouette de Seo Tae-yoon, jeune flic naïf, sac de baroudeur au bras, fringues de première main sur son corps aux déplacements à la fois hésitants et décidés. Hésitant, car ce détective ne connaît rien de ce village dans lequel il s’apprête à vivre son expérience d’enquêteur la plus folle. Mais néanmoins décidé, car il ne désire rien d’autre que l’arrestation du taré pour lequel il a fait tout ce chemin.
Il paraît donc seul, isolé, comme perdu dans cette campagne sans bornes mais néanmoins asphyxiante. Une campagne que la caméra de Joon-ho retransmet à merveille, dans son étendue comme dans sa dangerosité. Un enquêteur que l’on entrevoit alors, dans cette scène, comme une sorte d’émule d’un Etienne Lantier, jeune arriviste débarquant de nulle part pour venir accomplir son triste dessein dans l’usine campagnarde du Germinal d’Emile Zola.
Un criminel complexe
Car il sera bien question ici de triste dessein. Les personnages de Memories of Murder éprouvent rapidement une obsession commune pour ce tueur insaisissable, ce loup qu’ils veulent sortir du bois – ou plutôt, expulser des entrailles de cette campagne crasseuse, noyées de nid-de-poule débordant de flotte, et flanquée d’une misère à toute épreuve, que le réalisateur coréen parvient à sublimer, par des cadres léchés, tantôt ouverts, démesurés (ces « tableaux » dont nous parlions), tantôt resserrés, sur les mines sombres et abattus des protagonistes, comme sur leurs habitations, symboles de leur renfermement – ou plutôt, de leur emprisonnement psychologique, dans cette campagne tentaculaire, étriquée et meurtrière.
Une obsession
Cette obsession des protagonistes de stopper le criminel virera à la psychose, à la paranoïa, teintées de fausses pistes et de faux-semblants – car chez Bong Joon-ho, le criminel ne ressemble en rien à celui que l’on a vu mille fois dans les autres polars. Il apparaît ici sous des traits efféminés, à la jeunesse insolente. Et, surtout, au regard effronté, brutal, regard troublant que même Park Doo-man, le chef de la police du village, pourtant habitué à l’exercice, ne parvient pas à déchiffrer, dans cette ultime scène ahurissante, summum du suspens dans un film qui jusque-là prenait son temps, et qui d’un coup s’active, se réveille brutalement, comme nous, le matin, d’un cauchemar qui nous poursuit encore aux premières lueurs du jour (le film nous poursuit lui aussi bien après son visionnage).
Cette scène, située sur les rails d’un train infernal, sous une pluie de cinéma battante, devient la scène-clé du film : celle où les visages des protagonistes se déforment face à l’immonde vérité, face à l’atroce réalité ; celle où le fracas du train, précédemment fatal à un personnage détenant la vérité, violente les oreilles, au même titre que la musique, dont les notes grandiloquentes amplifient la véhémence du cauchemar qui se déroule sous nos yeux. Un cauchemar qui s’enfuie pour toujours, dans un tunnel noirâtre au sein duquel on ne devine rien en raison de la pénombre. Rien, à part quelques vagues membres que l’on jurerait humains, déambulant dans le noir, synecdoques du diable qui se réfugie dans ce tunnel comme pour mieux nous laisser en plan, là, sur ces rails de chemin de fer isolé. On finit alors groggy, sur les rotules, comme les deux enquêteurs du film.
Mais bon sang, qui se cache derrière le masque de cet assassin ?
C’est en quelque sorte une réponse éternelle à une question qui ne l’est pas moins que Bong Joon-ho creuse et dépeint ici, avec l’âpreté du discours qu’on lui connaît : quelque part, le Mal existe, il rôde. Et, finalement, toutes les enquêtes du monde ne suffiront pas à le stopper.
Car le Mal est, malheureusement, impérissable.
L’anecdote autour du film :
Tirée d’une histoire vraie
La véritable affaire du « premier tueur en série coréen » qui a inspiré ce polar de Bong Joon-ho, possède, pour sa part, un dénouement, très récent : le tueur fou de ces années 80 a été arrêté et condamné, en 2019. Il a en effet avoué avoir violé puis sauvagement assassiné une dizaine de jeunes filles dans le village de Hwaseong, en Corée du Sud, entre 1986 et 1991. Une sombre affaire qui avait fait grand bruit à l’époque, car il s’agissait bien du tout premier tueur en série reconnu en Corée du Sud. Un fait divers qui avait à l’époque demandé, de la part des autorités, un travail de fourmi – car qui dit premier tueur de l’Histoire Coréenne dit zéro scène de crime, zéro travail sur l’ADN.
En effet – et c’est bien ce que démontre le film d’ailleurs -, à cette époque, on ignorait en Corée qu’il ne fallait par exemple pas piétiner une scène de crime pour éviter de fausser les éventuelles preuves retrouvées : dans les années 80, tous les badauds se bousculaient ainsi auprès des corps des victimes retrouvés, en plus de la police, dénués de masque et de gants. Les relevés ADN étaient en outre à la fois peu performants et loin d’être systématiques. Fort heureusement, les choses ont bien évolué depuis ! Désormais, en Corée du Sud, comme ailleurs, une scène de crime est soigneusement protégée, et les relevés ADN minutieusement effectués.
Bong Joon-ho a presque immédiatement réagi à cette sombre actualité, dans les colonnes du Los Angeles Time, en septembre dernier : « Quand j’ai tourné le film, j’étais très curieux, j’ai beaucoup pensé à ce meurtrier. Je me demandais à quoi il ressemblait […]. Enfin, la semaine dernière, j’ai pu voir une photo de son visage. Et je pense que j’ai besoin d’un peu de temps pour digérer la nouvelle et comprendre ce que je ressens. »
Trente ans après les faits, cette terrible histoire est donc, enfin, résolue.
Sorti sur MyCanal et réalisé en : 2003
Disponible aux abonnés du service MyCanal
Genre : Polar dramatique
Avec : Song Kang-ho, Kim Sang-kyung, Park Hae-il

