Alors que les élections américaines se sont terminées et que le reste du monde se rassure de l’élection de Joe Biden, le journal avait envie de faire écho à l’actualité. Afin de répondre aux attentes de ce confinement, rien de tel qu’un film pour occuper nos lecteurs. Vous avez de la chance, aujourd’hui, on parle d’une œuvre récente, accessible et en lien avec l’actualité; tout ça à la fois. Si le dernier film critiqué de My Canal vous avait plu, ici, on s’intéresse à Netflix !
Les Sept de Chicago – The Trial of the Chicago 7
(USA, 2020) d’Aaron Sorkin
De quoi ça parle ?
La Convention nationale démocrate de 1968 se déroule à Chicago. Elle doit désigner le candidat démocrate à l’élection présidentielle américaine de 1968. De nombreuses manifestations ont alors lieu en ville. Notamment pour protester contre la guerre du Viêt Nam et contre la politique du Président Lyndon B. Johnson. La répression policière est forte, sous l’impulsion du maire Richard Daley. En 1969, sept organisateurs de la manifestation, surnommés les « Chicago Seven », sont poursuivis par le gouvernement fédéral notamment pour conspiration. Dans ces rôles, on retrouve Abbie Hoffman, Jerry Rubin, David Dellinger, Tom Hayden, Rennie Davis, John Froines et Lee Weiner. Un huitième homme, Bobby Seale (cofondateur du Black Panther Party), est lui aussi jugé, mais séparément des sept autres.
Passons aux choses sérieuses : la critique du film !
« Le monde entier nous regarde ». Voici ce que scande un jeune public américain déchaîné exaspéré devant le Palais de Justice de Chicago, en ce début d’année 1969 – et en ce début de film. Parmi le public : de jeunes gens excédés, des étudiants, des hippies, des travailleurs sociaux et autres laissés-pour-compte d’une société souffrante et viciée. Celle de l’Oncle Sam, désabusés par le conflit américano-vietnamien, par une politique américaine et policière corrompue et ultra coercitive ; une bande de jeunes « anar’ » qui exigent de voir les lignes bouger, au moins un peu, en somme. Et qui, pour cela, rappellent que les yeux du monde entiers sont braqués sur ce « procès ». Nous reviendrons très rapidement sur les guillemets nécessaires encadrant le terme.
Les personnages principaux, taciturnes, pénètrent tous dans ce Palais de Chicago. Des accusés (casting 5 étoiles : Baron Cohen, Strong, Redmayne, Carroll Lynch). Des membres du Palais (Rylance, Gordon-Levitt, ou encore Langella … rien que ça !). Ils fendent aussi bien la foule que les cris répétés de cette dernière : « Le monde entier nous regarde ! Le nous entier nous regarde ! ». Et ces cinq mots résonnent encore à l’oreille de l’un d’entre eux : celles du personnage de Baron Cohen. L’acteur incarne ici – avec une authentique justesse, dénuée du trop-plein d’émotions qu’on lui connaît habituellement – Abbie Hoffman. C’est l’un des organisateurs de la manifestation de l’an passé, mouvement ouvertement revendiqué anti-président Lyndon et anti Viet Nam.
Une manif’ qui a bien entendu dégénéré. Provoquant des heurts violents entre participants au mouvement et forces de l’ordre, hyper répressives à l’époque (maire de la ville pro Lyndon oblige). Et ce sera tout l’enjeu de ce « procès politique » comme le surnomme adroitement Baron « Abbie Hoffman » Cohen. Déterminer, avec le moins d’objectivité possible (vous avez bien lu), qui a provoqué cet affrontement, qui en est à l’origine. Les policiers sous tension, pourtant très « chauds » de base (en raison de la pénibilité de leur profession), ou bien ces connards de hippies ? Ah, vous avez la réponse ?
Tout cela, donc, sous le regard du « monde entier » – et du nôtre, actuel, et nécessaire pour Aaron Sorkin. Nécessaire car le réalisateur nous invite ici à être nous-mêmes les Juges de cette parodie de procès. Cette dernière parait irréelle, comme tirée d’une mauvaise pièce théâtrale de Ionesco. Précisons ici qu’il s’agit d’un compliment. En effet, la parodie et l’aspect fortement volubile des scènes que l’on va découvrir durant ces deux heures de « spectacle » sont bien entendu entièrement voulues par Sorkin.
En effet, le réalisateur était jusque-là principalement célèbre pour ses scénarios de long-métrages ( Des hommes d’honneur, The Social Network, Le Stratège ) et de séries (A la Maison-Blanche, The Newsroom). Des récits au rythme implacable, et au débit de paroles ininterrompu – parfois éreintant – , dans lesquels on retrouve régulièrement le fameux concept du « walk and talk » (« marche et parole »), au sein duquel les personnages, la plupart du temps en duo, s’animent à la fois d’un débat enflammé et de joutes verbales, mais aussi d’une démarche vers une destination dont on se fiche mais vers laquelle ils se précipitent quand même.
Evidemment, là où les personnages se rendent nous importe peu, seules leurs paroles échangées durant le trajet méritent notre intérêt. Si cela vous a évoqué Dr House ou une quelconque série policière (NCIS, Les Experts, Engrenages…), c’est que vous avez bien saisi le concept – très caractéristique des séries, où il s’emploi à foison. Assez peu étonnant d’apprendre que Sorkin débarque donc de ce milieu sériel. Pourtant cette fois, il a décidé de passer derrière la caméra, et de mettre lui-même en scène son scénario. Ce n’est que la deuxième fois que Sorkin s’empare du double poste de réalisateur-scénariste (après Le Grand Jeu en 2017). Et pourtant, on peut le dire ici : après avoir été un scénariste à connaître, il sera désormais un réalisateur à suivre. De très près.
Parce que oui, Les Sept de Chicago est une véritable réussite. Sans doute les raisons conduisant à un tel résultat sont nombreuses. Sorkin avoue lui-même avoir été inspiré par l’étroite collaboration avec tous ces grands réalisateurs pour lesquels il rédige ses pépites filmiques (Reiner, Fincher, Miller et autres Danny Boyle). Il n’empêche : son deuxième film mérite le succès dont il est couronné par la planète Cinéma.
Et pas simplement de par son écriture, même si cette dernière est indéniablement à encenser elle aussi. Non. Le film possède autre chose : une empreinte. Une richesse, également. On pourrait à ce titre citer Fincher, pour lequel Sorkin a rédigé les lignes de The Social Network, et dont ces Sept de Chicago se rapproche un peu. Et ce par son rythme intense, sa photo sobre, ses dialogues effrénés, ou encore ses acteurs au diapason.
Mais curieusement – car Sorkin n’a pas écrit de scénario pour lui – , c’est davantage du côté d’Adam McKay et de son The Big Short de 2015 qu’on pencherait niveau influences filmiques : déjà, le sujet choisi par les deux films, intense, fiévreux, autour duquel s’articule dans les deux cas une réflexion alerte sur le pouvoir (excessif) infligé à des individus (celui de l’argent dans le film de McKay, celui du Gouvernement et de la Justice dans le long-métrage de Sorkin).
En outre, Les Sept de Chicago reprend à The Big Short sa mise en scène épurée, presque austère, dépourvue d’artifice. Elle propice au sujet dans lequel elle rentre directement pour ne plus le lâcher ensuite. Un visuel certes un peu déstabilisant la première demi-heure (honnêtement, cette caméra fixe plantée dans ce huis-clos que l’on connaît si bien au cinéma, celui de la salle d’audience, apporte presque de l’ennui à la première partie du film). Mais qui s’avère finalement évident au fur et à mesure que le film avance.
En effet, plus la narration progresse, et plus elle dévoile ce dont Sorkin sait le mieux parler – et ce qu’il sait aussi le mieux filmer : les personnages. Il peut sembler convenu de préciser qu’ils sont le cœur du film. Dans quel long-métrage les personnages ne le sont-ils pas ? Ce que l’on veut dire ici, c’est que toute la force et la pleine puissance du film se révèlent à travers eux. Plus que par les saillances ou les explorations visuelles. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Sorkin les annonce dès le titre du film : ces Sept de Chicago tiennent tout le film sur leurs solides épaules.
On retrouve donc ici des personnages hétéroclites : les costards sérieux, les valises pesantes et la raie au milieu du crâne des bobos côtoient les bandanas, les chemises trop grandes ultra colorées et la touffe de cheveux des hippies. Les caractères de chacun sont très marqués (tout comme le lien entre eux).
Au sein des différents groupes de personnages que dévoile le film (accusés et accusateurs) règne une forte dichotomie. Ainsi, alors que Redmayne interprète un Tom Hayden docile face au pouvoir et propre sur lui, Baron Cohen et Strong sont quant à eux, les hippies désabusés qui savent dès le départ que les dés sont pipés. D’où le surnom qu’attribue Baron « Hoffman » Cohen à ce procès de pacotille, véritable farce « politique ». Un procès où il s’agit plus de condamner des résistants au pouvoir en place que de rendre véritablement toute forme de justice. Et cela pour mieux faire taire les révoltes intérieures.
Dans la même veine antithétique, du côté judiciaire, le flegme de l’avocat des ces sept accusés, William Kunstler (interprété par un Mark Rylance ahurissant de justesse comme toujours), entre ainsi en opposition totale avec la fougue de Gordon-Levitt – le procureur Schultz- et la véhémence intempestive de Langella – le Juge – . On notera d’ailleurs que ce bon vieux Frank Langella, éternellement cantonné aux seconds rôles en dépit d’un talent et d’un charisme monstrueux, trouve ici LE second rôle du film. Celui d’un Juge las et salopard, soutien évident aux flics et surtout au Gouvernement. Celui-ci confondant d’entêtement et auquel Langella offre une crédibilité et pour lequel provoque une détestation jouissives -. Le comédien trouve également ici LE second rôle de la carrière de l’acteur. Ça fait beaucoup de « Le ». Parce qu’il y a beaucoup de talent chez ce monsieur.
Enfin, concernant là encore les personnages, on pourra relever que blancs et noirs sont installés cote à cote sur le banc des accusés. Le symbole est là, criant d’humanité. Sorkin aborde dans son film aussi bien les combats d’hier et de toujours. Celui contre les puissances souvent outrancières des représentants de la Nation (juge, flics, procureurs fédéraux) que ceux plus récents. On ne peut pas s’empêcher de penser au mouvement Black Lives Matter à l’arrivée de Bobby Seale dans la salle. Suivi de près par ses compatriotes des Black Panthers, au look sixties si repérable (bérets, lunettes noires, blousons de cuir foncés, pantalons moulants).
Si le personnage de Bobby Seale est omniprésent dans la première heure, grâce notamment aux éclats de voix aussi bien solaires qu’enragés de son interprète (formidable Yahya Abdul-Mateen, aussi tragique qu’étincelant), on regrettera cependant que Sorkin finisse par ne pas trop savoir quoi faire de son seul personnage principal de couleur. On ressent alors, à regrets, que le réalisateur resserre tellement le récit autour des Sept de Chicago qu’il finit par en perdre Seale, pourtant représentant ô combien actuel des injustices affligées aux afro-américains (la scène où il se fait bâillonner sur ordre du Juge pour ne plus « l’interrompre » nous place littéralement hors de nos gonds).
Sorkin dirige d’une main de maître ses comédiens verbeux. Ces derniers se déplacent à leur aise dans ce que Beckett qualifiait au théâtre d’ « espace vide ». Décor épuré à l’extrême (et quoi de mieux pour cela qu’une salle d’audience dans un tribunal ?). Prétexte permettant au moindre geste des acteurs une mise en lumière totale. Car oui, nous sommes bien au théâtre ici, avec son espace unique (la salle d’audience), ses comédiens qui s’affrontent oralement (acteurs, juge et procureurs), son public (les membres du Jury comme nous-mêmes). Sorkin tisse dans son œuvre une mise en abyme aussi subtile que bienvenue, pour mieux faire passer son propos.
Après son boulot déjà exceptionnel sur son film précédent, Le Grand Jeu, dans lequel il réinventait littéralement le film de poker (sujet pourtant éculé), à coups de montage brutal, volontairement embrouillé, de photo obscure et de comédiens habités par leur rôle (mention spéciale à Jessica Chastain, anti-héroïne parfaite), Aaron Sorkin a donc réussi un nouveau coup d’éclat. Il a en outre dépoussiéré un autre genre : celui du drame judiciaire.
Vivement son prochain film. J’ignore si « le monde entier » le regardera.
Moi, je le regarderai.
Sortie sur Netflix (France) : 16 octobre 2020
Disponible aux abonnés sur la plateforme Netflix
Genre : drame judiciaire
Avec : Sacha Baron Cohen, Eddie Redmayne, Joseph Gordon-Levitt, Jeremy Strong, Mark Rylance, Michael Keaton, Frank Langella, Yahya Abdul-Mateen II, John Carroll Lynch

