Chaque mois, le journal Epix vous propose un entretien avec une voix française parmi les plus célèbres de France. Tom et Bastien, tous deux passionnés de doublage, ont rencontré pour vous ces voix qui ont pu bercer votre enfance ou vous faire vibrer au cinéma. Ce mois-ci, nos deux rédacteurs ont reçu Michel Elias, voix de Pumbaa le phacochère du Roi Lion.
Michel Elias, comment avez vous songé à entreprendre ce métier et vers quel âge ?
Difficile pour moi de me souvenir des tranches d’âge durant lesquelles j’aspirais à devenir comédien. Je n’ai jamais songé à ce qu’était ma voix, si elle était bien ou non. J’ai toujours été principalement intéressé par le jeu, la comédie. Je suis un comédien, pas une voix ! Tous mes confrères sont des comédiens. Et à mon sens, une voix n’est rien sans le jeu qui vient derrière. J’ai toujours voulu jouer, être sur scène et raconter des histoires. Comme tous les enfants : j’ai joué avec ma voix, fait des bruits. J’ai, très tôt, voulu jouer sur scène.
Je suis un comédien qui bouge beaucoup sa voix !
Roger Carel disait que les comédiens dans le doublage étaient « des travailleurs dans l’ombre ». Êtes-vous d’accord avec cette définition ?
Plutôt oui. Il s’agit d’une manière pour nous de gagner notre vie et d’avoir des compléments de revenus, car nous ne sommes pas toujours derrière le micro ou derrière la caméra. Mais ce que je dis, c’est que lorsque l’on prête notre voix, c’est le personnage auquel on la donne qui est mis en avant, pas le comédien qui est derrière. Donc en ce sens là, je serais d’accord avec Roger.

“ J’ai toujours été principalement intéressé par le jeu, la comédie. Je suis un comédien, pas une voix ! Tous mes confrères sont des comédiens. Et à mon sens, une voix n’est rien sans le jeu qui vient derrière.”
Michel Elias, au micro de Bastien Dauby
Vous évoquiez la transformation vocale : à notre connaissance, vous êtes l’auteur des bruits d’animaux dans « Kirikou et la Sorcière » de Michel Ocelot. Pourriez-vous nous raconter comment cela s’est fait ?
Je connaissais Michel depuis plusieurs années. Il était à la recherche, pour l’un de ses premiers dessins animés qui était « Les trois Inventeurs » , d’une personne avec une bonne mobilité vocale. Il souhaitait avoir un conteur au départ. Des années plus tard, j’ai retrouvé un fax où Michel m’avait invité à regarder ses premières ébauches de Kirikou. Je sortais du Roi Lion et je craignais que ma présence à Disney lui pose problème. Que nenni : il m’a accueilli avec beaucoup d’enthousiasme. Je lui ai donc proposé plusieurs créations vocales (animaux notamment) et il était comme un gosse ! Il m’a accordé une confiance énorme et m’a invité dans son magnifique univers.
Certaines personnes vont à la rencontre des voix françaises pour mettre en avant, non pas le personnage, mais l’acteur en avant, notamment la chaîne YouTube « Les Aventures de Justin ». Est-ce que ce genre d’expériences vous plaît ?
C’est très sympathique bien sûr ! Mais on ne peut vraiment changer la priorité donnée à la création du studio, le personnage. Nous, comédiens, sommes au service de cela, comme nous servons Molière. On peut, bien sûr, monter en grade et être connu du grand public, mais tout commence derrière la création, jamais l’inverse.
Vous êtes la voix indissociable de Pumbaa dans le Roi Lion, mais vous n’avez pas été retenu pour la version live action de ce classique Disney dans ce rôle. Qu’avez-vous pensé de la prestation d’Alban Ivanov pour ce personnage ?
Très intéressante ! Il remplit ses personnages d’inventivité. On pourrait se sentir dépossédé de ces rôles dont on pense avoir l’exclusivité, mais ils ne nous appartiennent pas ! Le grand public aime toutefois rester aux fondamentaux, et j’aurais bien sûr aimé refaire Pumbaa dans cette version. Mais pour « La Garde du Roi Lion », ce n’est pas Alban qu’on a rappelé (rire) ! Il faut savoir garder un peu d’humilité, et il s’agit avant tout du choix du studio. Nous sommes finalement très peu de choses !
Un grand nombre de gens rêve un jour de prêter sa voix à un personnage. Mais derrière cet aspect de rêve, vivre du théâtre et du doublage se révèle être très compliqué. A quel point, selon vous ?
Le métier de comédien est une profession à part entière : il faut suivre l’ordre des choses, suivre des cours, apprendre des textes, se servir de son corps, du regard…tout un ensemble de choses ! Si l’on aime que la devanture de rêve du métier, on pourrait oublier du bagage qu’il faut pour interpréter un rôle, même dans le doublage. Si on n’a aucune préparation, le résultat sonnera creux et ne donnera rien. Un personnage se ressent, se vit, et cela ne s’invente pas !
Pourtant, certains comédiens n’ont aucune formation, comme votre confrère Pierre-Alain de Garrigues.
Dans le cas de Pierre-Alain, il s’est formé sur le tas. Il était plus axé sur la musique au départ, et il est tombé au bon endroit au bon moment. On a pu voir son talent à l’œuvre et sa place a été reconnue. Mais son cas n’est pas le plus répandu, et j’en reviens à ma précédente réponse : il faut parfois des années pour acquérir un vrai savoir faire.
Jacques Ciron s’est prononcé contre les écoles spécialisées dans le doublage. Est-ce aussi votre cas ?
L’école vous permettra de vous donner du bagage, au niveau de la technique, et de vous confronter à d’autres comédiens. Mais malgré tout, ces écoles ne vous apportent pas de boulot ! Je trouve cette idée tout de même intéressante. Ceci dit, certaines écoles peuvent jouer avec les rêves des élèves pour leur soutirer de l’argent et il faut se méfier. Très peu d’entre elles sont fiables.
“ Ce métier est extrêmement difficile. Si la chance vous sourit, c’est votre volonté de donner du jeu et du plaisir par le spectacle qui fera toute la différence.”
Michel Elias, au Micro de Bastien Dauby
Quelles évolutions constatez-vous dans le monde du doublage, et même du théâtre en général ?
Cela se modernise et le langage évolue avec le temps. On est dans un univers qui reste naturel, si bien que parfois on a du mal à comprendre ce qui est dit : on parle avec les mots d’aujourd’hui et les phrases défilent à 100 à l’heure. Parfois le cahier des charges de nos employeurs se fait au détriment de la compréhension. Cette évolution fait partie de la vie, que cela plaise ou non !
Vous avez doublé Fernandel, notamment dans les publicités de l’huile d’olive Puget. Y a t-il un travail de voix spécifique aux publicités et aux films ?
Je dirais qu’il n’y a que des cas particuliers, pas de différences. La pub implique beaucoup de contraintes, comme prononcer le nom de la marque et du produit de manière intelligible, car nous sommes là pour vendre. Dans le cas de Fernandel, il fallait remplacer les textes originaux par une annonce du produit. On est dans une reconstruction complète. Le fil de pub dure une vingtaine de secondes et il faut être pleinement ancré dans le personnage. Cela reste toutefois un exercice très plaisant. Pour l’anecdote, c’est le fils de Fernandel qui m’a choisi car il m’a jugé le plus proche de son père !
A quel point avez-vous souffert de la crise sanitaire et de ses conséquences ?
Malheureusement, il y a beaucoup de choses que nous n’avions pas pu enregistrer…on est sinistrés en quelque sorte. Beaucoup de mes camarades voient leurs spectacles annulés. Dans notre cas, on ne peut pas faire des enregistrements à distance et notre métier souffre énormément, tout comme j’en souffre. Mais personnellement, j’en souffre moins qu’un jeune comédien, car moi j’ai déjà fait mon chemin.
Qu’aimeriez-vous dire aux nombreuses personnes qui souhaitent exercer votre métier ?
Il faut savoir que ce métier est extrêmement difficile. C’est l’un des plus difficiles pour gagner sa vie. Déjà, avant Covid, c’était pratiquement impossible de pouvoir faire rencontrer un prétendant à la profession à des gens qui puissent les tester, les faire entrer et les faire réussir…pendant cette crise, ce n’est même plus la peine d’y penser. Pour ne rien arranger, tout est verrouillé : après des cas de piratage, il est inconcevable de faire assister quelqu’un à un enregistrement.
Il faut s’y accrocher comme un fou, mais pour peu que l’on ait un métier ou une passion à côté, il ne faut aucunement lâcher. Si la chance vous sourit, c’est votre volonté de donner du jeu et du plaisir par le spectacle qui fera toute la différence.
Image de couverture : Michel Elias à la Paris Games Week de 2013 – ©Playstation France, Twitter; 30 octobre 2013.

