Enfonçons quelques portes ouvertes : aujourd’hui, Internet fait partie de nos vies. Pourtant, il est possible que beaucoup d’entre nous ne s’interrogent pas vraiment sur l’impact de nos outils au quotidien. L’invitée d’aujourd’hui s’est lancée dans un objectif bien précis : sensibiliser aux alternatives libres existantes. Convaincue que le respect des libertés fondamentales des utilisatrices et utilisateurs est un enjeu majeur dans nos pratiques numériques, l’association Framasoft se présente comme un réseau de promotion des libertés numériques. Le journal Épix a lancé la discussion avec Angie pour parler de l’association; de société libre et moults sujets.
Parlez-nous de votre parcours !
Alors je m’appelle Angie Gaudion et je suis co-directrice de Framasoft. Il faut savoir qu’à Framasoft, il y a trois co-directeur·ices au sein de l’association. Nous nous partageons de manière commune les activités.
Celles-ci sont notamment la stratégie avec les membres et la communication (partenariats et relations publics). Elles sont réparties en fonction de nos envies et nos disponibilités. Je suis aussi coordinatrice du “Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires” (CHATONS) qui occupe la moitié de mes missions. De mon côté, je suis arrivée en dernier dans l’équipe salariale en février 2019, ce qui est encore très récent.
Pour ma part, je ne viens pas du monde du numérique mais de celui de la bibliothèque. J’y assurais des fonctions de responsable de structure avec une forte adhésion au développement des services numériques. Avant d’arriver à Frama, j’ai eu une période où j’assurais un statut de formatrice indépendante sur les enjeux et usages du numérique. J’avais déjà une forte appétence pour le monde du logiciel libre et les valeurs qui sont portées derrière.

Framasoft, qu’est-ce que c’est ?
Framasoft est une association de co-optation. C’est un élément fondamental car tout le monde ne peut pas devenir membre chez nous en raison d’un nombre restreint de 35 membres (dont 9 salarié·es et des stagiaires accueilli·es régulièrement). Cette limite est voulue pour que tout le monde trouve sa place et puisse s’impliquer correctement.
Nous ne sommes pas dans un système de fonctionnement classique avec énormément d’adhérents, comme l’APRIL, si l’on peut donner cet exemple. On sait très bien qu’en augmentant les membres, nous n’aurons plus les mêmes relations privilégiées. Le créneau de Framasoft a toujours été d’être dans la convivialité, l’humain et dans l’idée d’une “bande de potes”. Restreindre le nombre nous permet ainsi de faire vivre ce lien entre chaque bénévole. Les événements et les temps dédiés renforcent cela. Ils permettent de se rencontrer, se retrouver ou même travailler sur des projets plus ponctuels. En ce moment, on essaye d’organiser un week-end afin de se déconnecter et passer des bons moments ensemble. C’est important de bien se connaître et de s’apprécier pour ensuite collaborer en équipe.
Les bénévoles sont extrêmement actif·ves et je n’ai d’ailleurs jamais vu des bénévoles travailler autant dans d’autres assos, c’est très impressionnant ! Certains projets sont soutenus exclusivement par la force bénévole, à l’instar de la maison d’édition Framabook. Il s’agit d’une grosse charge de travail mais cela fonctionne. D’ailleurs, on essaye de féminiser car dans le monde de l’informatique on a bien plus de membres de sexe masculin. L’idée est aussi de porter une parole plus féminine. Au niveau de la gouvernance, nous faisons en sorte d’être le plus horizontal possible. C’est ce qui explique la présence de 3 co-directeur·ices afin d’éviter un leadership quelconque dans la structure. De la même façon, il n’y a pas de hiérarchie particulière : qu’elle soit salariale ou bénévole. Enfin, on a une spécificité très liée au monde numérique, c’est le recours aux pseudos. Cela nous permet de scinder la vie privée et la vie professionnelle.
La question du choix des outils au quotidien et des services devient plus fréquente et plus critique. […] Je pense aussi que le scandale de Cambridge Analytica en 2018 a permis de nouveaux questionnements car il a résonné fortement dans la sphère médiatique. Ces éléments et tant d’autres permettent de se demander si nos données sont bien utilisées ou non.
Angie Gaudion, au micro de Jérôme Ruchou au sujet de l’évolutions des pratiques.
Est-ce que l’association voit des évolutions concernant l’accès aux services libres sur Internet ou est-ce proportionnellement plus difficile avec l’expansion des GAFAM ?
Depuis maintenant trois ans, on le voit sur l’Internet francophone. On constate à Framasoft qu’il y a une prise de conscience des internautes. La question du choix des outils au quotidien et des services devient plus fréquente et plus critique. Tout ça est lié notamment à l’affaire Snowden, qui a révélé la collecte de données aux services de renseignements américains.
Cela s’est enchaîné avec d’autres scandales : des hacks de géants du web qui arrivent assez régulièrement par exemple. Je pense aussi que le scandale de Cambridge Analytica en 2018 a permis de nouveaux questionnements. Ce dernier a résonné fortement dans la sphère médiatique. Ces éléments et tant d’autres permettent de se demander si nos données sont bien utilisées ou non. On peut citer d’ailleurs l’apparition du RGPD dans nos usages. Il a mis en valeur les failles de certains services pour protéger notre vie privée.
La migration vers des outils plus éthiques n’est jamais un choix conscient. Le raisonnement pour en arriver à ça est plutôt le suivant. Pour protéger mes données personnelles et ne plus être le produit de ces grandes entreprises du numérique, je vais chercher des alternatives des services. L’intérêt du logiciel libre est qu’en étant sous licence libre, on garantit une transparence. Le logiciel n’est pas obligatoirement éthique, mais on le saura plus facilement. Chose qui n’est pas toujours possible avec une société comme Microsoft où le code n’est pas en accès libre.
J’avais vu d’ailleurs un article sur Framasoft qui expliquait que l’association ne voulait pas devenir le “Google du libre”, ce qui expliquait qu’elle relayait sur des alternatives proposées par d’autres partenaires.
Nous, on œuvre beaucoup à faire comprendre qu’un des fondements d’Internet, c’est la décentralisation; on est sur des réseaux de réseaux en gros. Le problème, c’est que depuis le début des années 2000, les plateformes donnent l’impression aux internautes qu’il y avait de la centralisation finalement (Youtube, Google, Amazon…). Au sein de Framasoft, ce qu’il y a dans notre ADN, c’est maintenir un Internet totalement décentralisé. Et donc un service qui ne passe pas par un seul opérateur/fournisseur. Avoir une diversité d’hébergeurs pour ne pas centraliser et ainsi donner le choix aux utilisateurs d’aller là ou ils veulent. Ceci est très important pour nous.
Alors, j’ai lu le rapport d’activité de l’année 2019 pour Framasoft…
– *rires* , bravo !
* rires* merci ! Et à ce sujet, j’avais cru comprendre que l’association menait un tournant dans son discours concernant la promotion du logiciel libre en développant sa notion d’éducation populaire.
Quelle est la vision de l’association concernant l’éducation populaire ?
Pour préciser le tournant, Framasoft fonctionne dorénavant en campagne. En 2014, on a lancé ”Dégooglisons Internet” qui était une volonté de montrer que des alternatives existaient et qu’il était possible de sortir des services des géants du web. C’était à la base une forme d’expérimentation qui ne se voulait pas pérenne.
Depuis, nous avons annoncé la fermeture de la plupart de ces services car l’expérimentation était faite. On a prouvé que c’était possible de se séparer des services des géants du web pour ceux qui le voulaient. Cependant, on s’est rendu compte que c’était bien beau de mettre en place des services mais que cette démarche devait s’accompagner d’une compréhension des enjeux. Mettre en place des services sans expliquer les objectifs, c’est prendre le risque de ne faire venir que les personnes déjà conscientes de ces mêmes enjeux. Notre cible n’allait pas se sensibiliser grâce à de nouveaux outils. Ils viennent plutôt via des dispositifs et accompagnements plus propices à devenir des citoyens et citoyennes éclairé·es.
L’orientation de l’association vers davantage d’éducation populaire est logique. Sachant que Framasoft a toujours fait de l’éducation populaire et a été fondé par des enseignants. La notion était déjà très très forte. La campagne de “Contributopia”, en 2017, a appuyé cette notion. Le constat était qu’en plus d’ouvrir des services pour “Dégooglisons Internet”, il faudrait tendre à plus d’accompagnement. Pour des citoyennes et des citoyens d’une part, mais également à la mise en place de dispositifs de l’autre. Cela passe par le MOOC, des interventions, l’interview que nous avons en ce moment, des conférences, des stands, etc.
Notre mission est de mettre à disposition des alternatives respectueuses de la vie privée, qui ne collectent pas la vie privée, qui reposent sur des modèles économiques qui n’exploitent pas les utilisateurs etc.
Angie Gaudion, au micro de Jérôme Ruchou au sujet du rôle de Framasoft.
Il y a aussi l’outillage de “la société de contribution”. L’ensemble des organisations qui ont pour objectif, de “changer le monde”. On parle ici de la transition au sens hyper large. En effet, la réflexion faite amène à un paradoxe insurmontable qui est qu’aujourd’hui, les organisations qui tendent à changer le monde le font avec les outils des « méchants ». Il y a donc un problème de cohérence entre l’objectif de ces structures et les outils qu’elles utilisent pour réaliser leurs missions et qui sont contraires à leur pensée.
Depuis 2 ans, nous avons l’objectif d’accompagner ces organisations à utiliser des alternatives plus en phase avec les valeurs tenues. Pour les années à venir, le but est d’avoir de vrais dispositifs d’éducation populaire plus traditionnels. C’est important pour nous de travailler en partenariat car cela amène de la diversité dans les points de vue. Par exemple, nous avons sorti un manuel appelé “Résolu !” co-rédigé avec un autre réseau qui est le CEMEA. On travaille également avec des gens qui partagent un certains nombre de valeurs avec Framasoft. Avoir des partenaires de différents contextes est essentiel pour représenter au mieux l’éducation populaire sous toutes ses formes et ne pas se limiter à une sphère d’entre-soi.

Même si nous avons plusieurs valeurs que nous ne partageons pas de par nos enjeux principaux (ce qui n’est pas grave en soi), on peut se retrouver ailleurs avec nos partenaires. L’utilisation des outils au quotidien par exemple. Notre mission est de mettre à disposition des alternatives respectueuses de la vie privée. Cs dernières ne collectent pas la vie privée, reposent sur des modèles économiques, n’exploitent pas les utilisateurs etc. L’important pour nous, c’est de savoir quelle est la dynamique des structures et pourquoi elles souhaitent déGAFAMiser. Et ainsi passer à des outils plus libres. Mais il existe également d’autres manières de collaborer. En effet, la Ligue de l’enseignement qui est un partenaire historique, a co-produit le premier module du MOOC “Chatons”.
Le MOOC CHATONS est un parcours de formation réalisé par Framasoft et la Ligue de l’Enseignement. Il est libre, gratuit et entièrement en ligne.
Toujours en lien avec le fait de défendre des valeurs liées à l’éducation populaire. L’association a-t-elle pour objectif de développer un manifeste, déterminant une éducation populaire selon les idées de Framasoft ?
C’est en cours justement; c’est rigolo. La rédaction d’un manifeste est un projet qui est dans les tuyaux depuis un moment. Le travail a commencé il y a un an et c’est assez long de retranscrire la pensée de l’association de façon collaborative – même pour 35 membres, alors, je n’imagine pas à 5000 -. C’est pour cela qu’on ne sait pas quand sortira ce manifeste. Ce qui est sûr, c’est qu’il sera l’espace idéal pour affirmer les valeurs de la structure et comment on situe notre action dans le paysage de l’éducation populaire.
Ce qui change fondamentalement, c’est qu’auparavant nous faisions la valorisation du logiciel libre tandis qu’aujourd’hui, nous valorisons l’idée de ce que devrait être une société libre. L’éducation populaire est le moyen d’appuyer ce fait, de transmettre des valeurs, des réflexions, des constats par rapport aux enjeux du numérique. Ces enjeux sont liés à un modèle de société qu’on revendique au sein de Framasoft : celui d’une société libre.
Pour en revenir à l’association en elle-même, comment se décident les projets et les campagnes de l’association ?
Il n’y a pas vraiment de processus précis, c’est plutôt un échange collectif des membres qui amène à des directions à suivre. Je pense notamment à Peertube dont le constat était qu’il n’y avait pas d’alternatives à Youtube. Cela nous a fait nous questionner. Avions-nous à porter ce rôle d’en développer une ? Voulions-nous le faire ? En avions-nous les moyens ?

L’ensemble des projets se fait par propositions des membres. Ensuite, à partir du moment où il y a quelqu’un de volontaire, l’idée peut se poursuivre. Mais c’est très compliqué à suivre pour les bénévoles. Nous avons plus de 80 projets en parallèle qui avancent, sont documentés et qui demandent du temps. Pour les salariés, cela peut demander plusieurs heures par jour. Uniquement pour faire le point sur la vision d’ensemble, ce qui n’est pas un souci en soi.
Le système des campagnes est arrivé à un moment où l’association voulait proposer quelque chose de nouveau dans la structure. Chaque campagne possède des objectifs différents et/ou dans la continuité des précédentes campagnes. Contributopia devait se terminer en 2020 mais on n’a pas du tout fait tout ce qu’on avait imaginé encore. L’avantage, c’est qu’on reste une association assez flexible et que certains projets annoncés peuvent ne pas se faire. D’autres prennent plus de temps et à terme. Ce n’est pas un problème du tout et ça ne génère pas de frustration.
Pourquoi avoir fait le choix de faire des campagnes ? Qu’est-ce qui a fait que celles-ci aient débutées après 2014 ? (visibilité, projets communs, simplifier l’information…)
Avant 2014, il n’y avait qu’un seul salarié et des bénévoles au sein de l’association. Cela rendait complexe la gestion de ce mode de campagne qui demande un travail de rédaction et de programmation. Le fait de réaliser des campagnes est venu car les moyens humains sont arrivés. Aujourd’hui, cela nous semblait important de fonctionner sur ces programmes-là qui nous donne une visibilité bien plus grande que de simplement valoriser la promotion du logiciel libre. Cela nous amène à proposer des sites dédiés et d’autres moyens de mettre en lumière nos actions et les faire comprendre au plus grand nombre. C’est plutôt lié à une professionnalisation de l’association qui a permis les campagnes.
Les grandes pistes pour la prochaine campagne sont-elles en cours de réflexion ? Si on suit la logique des trois ans pour chaque campagne, peut-on envisager une campagne pour 2021-2024 ?
Cela n’est pas défini en tous les cas. Ce qui ressort, c’est que Contributopia va se poursuivre durant au moins 2 ans de plus; du côté de l’association (mais c’est plutôt ma prise de température personnelle), au sujet du numérique. On traitait beaucoup du numérique éthique mais à cela s’ajoute un élément important : le numérique écologique. C’est un sujet qui mérite d’être plus développé et c’est aussi une demande des internautes. On le sait, proposer des alternatives éthiques qui respectent les utilisateurs est une bonne chose. Mais ce serait encore mieux de proposer des services éthiques ET écologiques.
Le sujet est complexe car le numérique par définition n’est pas très écologique. La “compostabilité” de l’association (donc, sa disparition) est un questionnement en interne. Mais cela ne fait pas encore partie des objectifs du moment. Il est question de ses évolutions vers autre chose que ce qu’elle est aujourd’hui. Cela implique des systèmes résilients au sein de nos process internes. Cependant, je pense que notre prochaine campagne tournera autour de ça. Rien n’est encore défini dans les grandes lignes. Nous avons beaucoup de membres qui sont engagés – sinon au courant – dans des mouvements de transitions pour y réfléchir.
Ce qui importe, c’est que les membres ont des valeurs communes, au delà des avis personnels et nous sommes des militants d’une société libre, très clairement.
Angie Gaudion, au micro de Jérôme Ruchou au sujet de la force bénévole de Framasoft.
J’ai l’impression que, de manière générale, les salariés et les membres de Framasoft ont déjà une base de militantisme avant d’arriver.
Oui, de fait. Il y avait une conférence d’un des co-directeurs qui traitait de la question “est-ce que le logiciel libre est politique ?” Il ne faut pas se leurrer : la valorisation du logiciel libre est un positionnement politique, souvent connoté d’ailleurs à gauche; même si au sein de l’association, il peut y avoir une pluralité de positionnement. On a un discours qui, globalement, parce qu’il prône le respect des libertés individuelles, on est sur la protection et la solidarité, résonne plutôt sur des valeurs de gauche. Bien qu’aujourd’hui, cela veut plus vraiment dire quoi que ce soit. Ce qui importe, c’est que les membres ont des valeurs communes. Au delà des avis personnels et nous sommes des militants d’une société libre, très clairement.
Encore un grand merci à Angie et aux membres de Framasoft pour le temps accordé à cette interview ! Si vous souhaitez en savoir plus, rendez-vous sur le site de l’association et même les soutenir en faisant un don !
Image à la une : Portrait de Angie Gaudion – ©Angie Gaudion / Le grand barouf numérique 2019
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Très réactif et surbooké actuellement, je suis le rédacteur-en-chef du média. En ce moment, Mercure rétrograde, on arrête pas de le dire, il n'y a plus de saisons ma bonne dame !

