Djé, l'insaisissable homme au calos.... - 10h15! Productions, Peter Douroutzis, 2019

Vaurien : le film qui se promène à Limoges



Qu’il est bon de retrouver nos fameuses séances du soir à 20h30, maintenant que le couvre feu a été repoussé à 23h00. Et qu’il est encore plus bon de voir un film qui a été tourné dans notre chère de ville de Limoges. Qui plus est quand votre cher rédacteur, Pierre, a fait une apparition furtive dedans (si si on vous promet). Vaurien fait parti de ces thrillers sociaux qui s’inspirent de faits réels comme les tueries de Guy Georges, Patrick Trémeau ou Mamadou Traoré. C’est la seconde fois que je peux voir ce long métrage, puisque j’avais pu assister à l’avant première en octobre dernier au cinéma du Lido à Limoges, en compagnie du réalisateur Dourountzis himself.


L'affiche du film -10h15! Productions, Peter Douroutzis, 2019
L’affiche du film -10h15! Productions, Peter Dourountzis, 2019

Année : 2019
Genre : Thriller social, Drame 
Durée : 1h35
10 :15 PRODUCTION
Avec : Pierre Delalonchamps, Ophélie Bau, Donel Jacks’man

Résumé

La découverte du personnage.

Nous suivons donc l’itinéraire glaçant de Djé (Pierre Delalonchamps), quarantenaire barbu et patibulaire, carte d’identité périmée. Il vient à Limoges par le train pour se refaire une santé. Après avoir dévisagé froidement du regard une femme, potentielle victime, le jeune homme se retrouve contraint de présenter son titre de transport qu’il n’a pas. Mais il s’en sort pas trop mal, moyennant finance. Et c’est alors que se dresse devant nous, la magnifique gare des Bénédictins. Djé débarque nonchalant avec son baluchon en cuir et son manteau kaki, qu’il portera comme une peau de lézard tout au long du film. Il impressionne quelques loubards à chien sur les quais, en empruntant « de force » le téléphone de Fleur. Qui n’est autre que la copine du « chef » du gang. On voit déjà toute la force de persuasion et l’attractivité du personnage auprès des femmes dès la première scène.

Petite apparition modeste…

Et petit spoiler, c’est aussi dans cette brève scène que j’apparais en arrière plan, capuche noir et dos voûté en compagnie de mon chien, Ervan, un merveilleux berger du Caucase. Bref, je suis un punk à chien anonyme. Ce sera son premier rôle au cinéma, à ce chien téméraire, qui voulait faire connaissance avec toute l’équipe . Appelé au pied levé, par un matin froid de novembre 2019, j’ai décidé de rendre service à un ami, Dolph Tshistha. Ce dernier apparait aussi plus tard dans le film.

C’est d’ailleurs ce même jour que j’ai pu croiser Donel Jacks’man qui joue Salomon, un ouvrier dans le film. Ce dernier est un humoriste connu pour ses nombreux passages dans l’émission « On ne demande qu’à en rire » sur France 2. Ce fut un plaisir de le rencontrer pour un rôle qui sort un peu de son prisme habituel.



Marie Colomb sous le charme du bourreau des coeurs, au sens propre... - 10h15! Productions, Peter Douroutzis, 2019
Marie Colomb sous le charme du bourreau des coeurs, au sens propre… – 10:15! Productions, Peter Dourountzis, 2019

Marie Colomb sous le charme du bourreau des coeurs, au sens propre…

Les débuts de notre anti-héros à Limoges.

Mais revenons-en à notre anti-héros, Djé. Parfait caméléon social toujours vêtu de vert, qui n’hésite pas à forcer, avec un cintre tordu, la voiture de son propre ami , Miguel (Candide Sanchez) pour y passer la nuit. Trouvant refuge dans l’appartement cosy de ce dernier, il va tenter de s’intégrer à la vie locale. Et ce en travaillant sur un chantier. Il rencontre alors le directeur des travaux dans un bar, un cinquantenaire dur en affaire qui n’hésite pas à interpeller une jeune femme qui demande un tampon à d’autres clients. S’ensuit alors une représentation caustique des discriminations ordinaires, sur les règles des femmes.

Les femmes au centre de l’histoire…

La jeune comédienne de 28 ans, Ophélie Bau, qui joue le rôle de Maya, une belle idéaliste investie dans les collectes solidaires de vêtements, tient la dragée haute dans ce film. On peut d’ailleurs considérer qu’elle est l’héroïne du long métrage. Pour punir les propos misogyne du phallocrate, elle jette le tampon hygiénique dans son verre de vin rouge. Celui-ci gonfle rond, comme la colère de son interlocuteur, pris de court. Djé et Maya se croiseront à nouveau dans un squat, au cercle Turgot.

La rencontre.

Djé est introduit par une taguiste, Sbam (interprétée par la vraie street artist HASHINK). Ils se rencontrent en plein travail sur les murs de la salle John Lennon. Maya, à son tour séduite par les charmes néfastes de Djé, va petit à petit l’initier aux pratiques de ses collectes sociales. Non conventionnelles et non conventionnées… Ils vont tous deux mener une croisade à travers la ville. Errant tels des robins des bois, pour voler la nourriture des magasins, pour la redistribuer aux pauvres. Ils n’hésitent pas alors à faire le mur et à fuir la police de Limoges à grandes enjambées. Djé rivalise d’audace et se scotche même du ruban orange sur le bras, pour passer pour un policier… Mais tout va se compliquer, lorsque Akram, un autre bénévole du squat, est interpellé violemment sur son scooter avec Djé dans le quartier Saint michel près de l’ex-magasin ANECDOTE.

Ophélie Bau, ne sait pas encore ce qui l'attend... - 10h15! Productions, Peter Douroutzis, 2019
Ophélie Bau, ne sait pas encore ce qui l’attend… – 10h15! Productions, Peter Dourountzis, 2019

Un vrai Thriller Social

Une ambiance qui nous tient éveillés…

Même si la mise en scène de Peter Dourountzis n’est pas aussi sulfureuse que celle d’Hanibal Lecter, le long métrage a la vertu de pouvoir capter tout l’ambiguïté de son personnage principal. Notamment par de gros plans faciès glaçants. On sent qu’à n’importe quel moment, Djé pourrait basculer du côté obscur et nous déstabiliser par les desseins que lui seul connait…

Un personnage complexe…

La bonne idée du film réside dans le fait de nous infliger un protagoniste déceptif au possible capable du meilleur comme du pire. Et au moment même où l’on penserait que Djé est devenu bienveillant, il renverse la table violemment. Ainsi, il nous montre que tout n’est que manipulation psychologique pour couvrir ses méfaits. Le titre prend tout son alors tout son sens. Le personnage est bel est bien dévoué au mal. L’air de rien et par petites infusions sadiques, Peter Dourountzis dresse l’itinéraire d’un tueur en série qui détruit des vies comme il boit des coups près de l’Ambassade.

Sa première victime, est une dame qui vient voir une galerie d’art (jouée par Alexandra Courquet). Il l’intriguera en simulant un intérêt pour l’abstraction lyrique de Claude Viallat. Puis il la suivra jusqu’à chez elle au moment fatidique. Et ce n’est que quelques minutes après qu’on devine que Djé a commis l’irréparable. Et toute la mise en scène restera très elliptique sur les meurtres. Suggérer plutôt que montrer. Comme quand, plus tard, les pulsions du vagabond le reprennent et qu’il s’en prend à Lisa (Léa Miguel). Il la pétrifie du regard dans le trolley, subjugué à l’idée de lui arracher sa bague verte.

Ce n’est pas un film à hémoglobine, c’est un film à approche cérébrale. Il se base sur le principe « nécessité ne connait pas de loi ». Le réalisateur reste évasif sur l’après des victimes, laissant la police comme impuissante. Tout réside dans les regards de Djé, qui reste imprévisible et insondable, ce qui nous tient en haleine jusqu’au bout. Sans cette étrangeté, le film pourrait s’avérer très banal. Djé aime à tourner autour de ses victimes, apprendre à les connaitre, prendre son temps pour entrer dans leur univers, voir et chérir tout ce qu’il n’a pas. La chaleur d’un appartement, l’abondance d’un frigo, la volupté des corps qu’il serre langoureusement…

Djé, l'insaisissable homme au calos.... - 10h15! Productions, Peter Douroutzis, 2019
Djé, l’insaisissable homme au calos…. – 10h15! Productions, Peter Dourountzis, 2019

Une critique sociale…

Et c’est là que le film revêt une dimension sociale à plus d’un titre. Les fréquentations du personnage et son environnement nous en disent long sur les maux de ce siècle. La critique de l’abandon des minorités qui dorment dans les rues mais qui veulent garder leur dignité en refusant le couvert. Les dérapages de la police lors d’une interpellation borderline qui laissera pour mort Akram. Ou encore analyse de la détresse sentimentale des quinquagénaires pas dans les canons, qui s’enlisent dans les villes trop tranquilles.

Peter Dourountzis exploite par ce macabre itinéraire toute une denrée de sujets que les politiques urbaines n’ont pas su résoudre. La misère contemporaine. Cet état de laissé-pour-compte qui force les uns à vivre en marge des autres, dans ce qu’on pourrait appeler une « ville parallèle », aux artères pleines d’astuces pour survivre… Sans jamais tomber dans le pathos et le chacun pour soit, le film installe un climat hostile qui finit par servir d’alibi et de terrain de chasse à notre anti-héros.

Lorsque nous sommes dans les scènes du squat, tourné dans l’authentique cercle de L’Union, qui avait déjà servi pour des scènes d’Un village français, le film prend une tournure un peu survivaliste, les protagonistes sont en guerre contre eux-mêmes et contre une société qui ne les reconnait pas, ne leur tend aucune main. Il n’est pas étonnant que Peter Dourountzis soit sensible aux thèmes de l’inégalité puisqu’il a lui même oeuvré pendant 15 ans au Samu Sociale. D’où la tournure protestataire de son travail. Maya incarne l’espoir dans ce long métrage. Elle se fraye un chemin parmi les siens dans un monde un peu égoïste, lutte pour plus de partage et de solidarité dans nos quartiers.

Djé, Miguel et Salomon, contemplent les beautés de nos jardins de la cathédrale, et pas que.... - 10h15! Productions, Peter Douroutzis, 2019
Djé, Miguel et Salomon, contemplent les beautés de nos jardins de la cathédrale, et pas que…. – 10h15! Productions, Peter Dourountzis, 2019

Un essai réussi sur la cause féminine

S’il est bien une cause que le film défend malgré lui, c’est le sujet des femmes. Et plus particulièrement les violences faites aux femmes. Ici les méfaits ne sont pas explicites. Toute la perfidie, le spectateur l’anticipe dans les regards de Djé. L’histoire se répète souvent et on finit par prêter une vraie intelligence au personnage, pas si démuni que ça…

Des femmes victimes de notre assassin.

Si peu de femmes survivent aux assauts du meurtrier. On peut sentir toute la détresse et la solitude des victimes qu’il prend le soin de sélectionner, d’isoler. Et à qui il bouche toute issue. Au delà d’un froid assassin, il revêt les caractéristiques d’un pervers narcissique. Il a des troubles de la personnalité, passe d’un visage angélique à une moue sanguine, raconte des mensonges, calcule l’influence qu’il doit avoir sur les autres dans les endroits où il va, et surtout : il ne ressent aucune culpabilité.

Léa Miguel, autre espoir du film, une actrice bien de chez nous (Théâtre de l'Union de Limoges) - 10h15! Productions, Peter Douroutzis, 2019
Léa Miguel, autre espoir du film, une actrice bien de chez nous (Théâtre de l’Union de Limoges) – 10h15! Productions, Peter Dourountzis, 2019

Mais pas que…

La place de la femme est ici centrale puisqu’elle représente à la fois un désir difficilement accessible. Une sorte de porte de sortie à la morosité de son quotidien. Mais aussi un objet de mépris, qu’il veut posséder, violer, faire souffrir à l’abri des regards et engendrer la mort, en guise d’ultime vengeance sociale déguisée.

L’avantage est qu’ici, les femmes n’ont pas qu’un rôle de bouc émissaire comme dans un vulgaire slasher. Elles sont toutes différentes, ont leur propre charme, se défendent d’une manière différente. Et Djé les « aimera » toutes à sa manière..

"Je te donne 10 secondes pour me raconter la fin de ta blague Miguel..." - 10h15! Productions, Peter Douroutzis, 2019
« Je te donne 10 secondes pour me raconter la fin de ta blague Miguel… » – 10h15! Productions, Peter Dourountzis, 2019

Ophélie Bau avait déjà joué dans le sulfureux Mectoub : My Love : Intermezzo pour lequel elle a reçu un césar du meilleur espoir féminin en 2019. Les thèmes du consentement et du polyamour étaient déjà largement abordés dans ce film. Ici, nous retrouvons le thème de la quête du plaisir et des multiples partenaires. Mais aussi des dangers que cela peut engendrer lorsque les relations ne sont pas vraiment maitrisées. Ou encore quand on ne connait pas vraiment l’autre.

Des questions en suspens.

La confiance en soi et son prochain est un autre grand thème du film. Le mystère planne sur Djé et au bout d’1h35, vous verrez que vous le connaitrez encore moins bien qu’au début. Et c’est là le seul regret qu’il nous reste. Les motivations et le psychisme du personnage qui restent quelques fois trop en surface. Quitte à sombrer dans la cruauté gratuite. On aurait aimé en savoir plus sur ce qui motive tous ses sombres desseins. Mais Peter Dourountzis n’a pas perdu en efficacité pour autant. Rappelons qu’il avait déjà esquissé ce personnage dans son court métrage Errance en 2015 (joué à l’époque par Paulmy). Il n’a pas lâché l’affaire et a offert tout un long métrage à notre triste sire. Pour notre plus grand plaisir.

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Ecrit en à peine 12 jours, tourné en 24, tout novembre 2019 et bouclé avec moins d’un million d’euros de budget. « Vaurien » est une tentative réussie de naturalisme sociale, qui, finalement, vaut bien son pesant de galétous ( et ses 14 sélections) !

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Très réactif et surbooké actuellement, je suis le rédacteur-en-chef du média. En ce moment, Mercure rétrograde, on arrête pas de le dire, il n'y a plus de saisons ma bonne dame !

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