©Paul Theodor Oja

Nouvelle : Juliette

Juliette

Une nouvelle en cinq épisodes

©Alexander Popov, Unsplash
©Alexander Popov, Unsplash

Chapitre 1

Une soirée ordinaire

Il fait super froid aujourd’hui, je n’aurais peut-être pas dû venir en robe. En soi, j’aurais pu me changer là-bas, ça m’aurait éviter de trembler comme une feuille dans la rue. 

– Tu veux mon manteau? T’as l’air frigorifiée.

Quel gentleman celui-là, même après 3 ans, il continue de me porter ce genre de petites attentions. 

– Non merci, on arrive dans quelques minutes d’après le GPS de toute façon

La rue est silencieuse, il est seulement 17h50, mais il fallait partir tôt pour respecter le couvre feu. On est début 2021, et ça fait quasiment un an qu’on n’a vu personne. En tant qu’étudiants, on s’est retrouvé dans une situation compliquée. Entre nos facs fermées, les petits boulots qu’on ne pouvait plus faire et donc le loyer qu’on avait du mal à payer, on est passé à deux doigts d’abandonner nos études… Heureusement, on a la chance de vivre à deux avec Amaury, mon copain, ça nous a vachement aidé. 

– Aymée? Tu m’écoutes ?
– Désolée j’étais dans la lune, tu disais? 
– On va arriver, tu peux appeler Juliette pour qu’elle nous ouvre? Mon portable est au fond du sac.
– C’est ta sœur à toi je te rappelle…

Après un bref coup de fil, le portail de l’immeuble s’ouvre lentement. On arrive dans la petite cour, plutôt bien entretenue. On entend des cris à l’une des fenêtres, et je crois reconnaître la voix de Juliette. Ça commence bien… Amaury n’a pas l’air d’avoir entendu. En montant le premier étage, je commence à angoisser. Les fêtes, les soirées, ce n’est pas quelque chose que j’apprécie particulièrement… On peut même dire que je déteste ça. Et le fait de ne pas en avoir fait depuis un an n’arrange rien à la situation. J’ai promis de faire un effort pour la crémaillère de ma belle soeur, mais je sens que la soirée ne sera pas un agréable moment… Tant pis. Je sonne à la porte de ce nouvel appartement dont elle nous a tant parlé, en prenant une grande respiration.


Juliette ouvre, un grand sourire aux lèvres. Ses yeux bleus sont brillants et elle a l’air tellement heureuse de nous voir… Presque de quoi me faire oublier le caractère horripilant des soirées étudiantes. Elle est vêtue d’une longue robe argentée, qui fait ressortir son teint halé. Ses cheveux bruns ont bien poussé depuis la dernière fois, ils lui arrivent aux épaules, ça lui va bien. Elle a toujours été très jolie, en plus d’être une fille adorable. C’est vrai qu’elle ressemble beaucoup à son grand frère.

– Vous êtes beaux ! Je suis trop contente de vous voir, vraiment. Merci d’être venus, vous voulez boire quelque chose en attendant? Sofian est déjà arrivé, il y a seulement 5 minutes, les autres ne vont pas tarder.

Ce surplus d’énergie m’étonne toujours autant, ça doit faire partie de son caractère… Lorsqu’on arrive dans le salon, Amaury et Sofian se jettent littéralement dans les bras l’un de l’autre.

– Ça fait tellement longtemps !! Je suis venu avec ma copine, il faut que je te la présente. Aymée, voici Sofian, je t’en ai parlé un million de fois, c’est notre meilleur ami d’enfance avec Juliette, on était voisins jusqu’au lycée. Sofian, je te présente Aymée, ma copine depuis 3 ans.

Ils sont trop mignons, ils commencent à papoter lorsque les autres arrivent : Elliot, un collègue de Juliette et sa copine Neyma. C’est un grand monsieur qui a l’air très gentil, et elle, c’est une petite femme aux airs de Fée Clochette, avec ses cheveux blonds en chignon. Ils se tiennent la main, lui n’arrête pas de la regarder, et dès qu’elle le voit elle rougit. Ils ont l’air très amoureux… Apparemment, on n’attend plus personne. Tout le monde commence à préparer la soirée : Amaury va prendre le vin dans la cave de l’immeuble, Sofian fume une cigarette à la fenêtre, Ayma et moi commençons à préparer l’apéro. Juliette fait signe à Elliot de venir dans la cuisine avec elle et il s’exécute en souriant. Elle ferme la porte derrière eux, et seulement quelques secondes après, on les entend chuchoter et rire. Neyma n’a pas l’air emballée par la situation, et a le visage fermé tout en préparant son guacamole. J’essaye de détendre l’atmosphère, mais Sofian y arrive mieux que moi : en seulement quelques blagues, il arrive à détourner son attention, puis Amaury revient.


Plus tard dans la soirée, Juliette commence à pâlir. Elle dit qu’elle ne se sent pas très bien, et décide d’aller se reposer une petite heure, elle compte sur Amaury pour gérer. A peine 30 minutes plus tard, je ne me sens pas bien non plus, ça fait déjà deux heures qu’on est là, et je recommence à angoisser… La lumière forte, la musique qui ne s’arrête pas, ma tête commence à tourner… J’ai besoin de calme. Je sors de la pièce et me dirige vers le couloir pour la deuxième fois de la soirée, cette fois à la recherche de la salle de bain pour me passer un peu d’eau sur le visage. Je regarde mon reflet dans le miroir. J’ai des cernes jusqu’aux joues, et les larmes aux yeux… Je déteste les soirées, putain.

Je commence à avoir mal à la tête, mais je n’ai pas pris de doliprane avec moi… Mince, je crois que je vais réveiller Juliette pour qu’elle m’en donne un, je ne vais pas pouvoir finir la soirée sinon… Après quelques essais, je trouve enfin sa chambre. Je toque doucement, elle ne répond pas. J’entre alors sans faire de bruit, la lumière de mon téléphone à moitié cachée pour ne pas l’éblouir, puis je secoue doucement son épaule. Elle est emmitouflée dans sa couverture, je distingue à peine sa tête. Je chuchote son nom, et secoue encore son épaule, il faut qu’elle se réveille, j’ai besoin d’aide… Aucune réaction.  Je touche son front pour voir si elle est fiévreuse, et bizarrement, elle est glacée. Je commence à paniquer, je l’appelle plus fort, toujours rien. Je la retourne sur le dos, et s’offre à moi une vision horrifique : Son visage blanc, ses yeux grands ouverts, et son corps raide.

J’ai devant moi le cadavre de ma belle-sœur.

©SHVETS production
©SHVETS production, Pexels

Chapitre 2

Je cours dans le couloir pour prévenir les autres, mais je m’effondre. Je n’arrive plus à respirer, j’essaie de hurler mais aucun son ne sort de ma bouche. Mes larmes ruissellent sur mes joues. Putain, elle est morte. C’est un rêve, seulement un mauvais rêve, je suis en plein cauchemar, il faut que je me réveille. Tout tourne si vite, les murs tremblent, je distingue une silhouette qui s’approche de moi, au secours…

– Aymée? On va rentrer si tu veux, tu viens de t’évanouir…

J’entends la voix d’Amaury, mais mes yeux ont du mal à s’ouvrir.

– Juliette… Elle est morte dans le lit…

J’arrive à peine à murmurer ces quelques mots, les sanglots m’étouffent, puis je sens une main sur mon front.

– Elle est fiévreuse, elle doit délirer… Chuchote Sofyan.
– Sûrement, je vais réveiller Juliette, pour voir si elle n’a pas quelques antibiotiques, dit Amaury.

Quelques secondes plus tard, je le vois disparaître dans ce couloir mal éclairé. Tout le monde est autour de moi, mais rien ne pourrait enlever cette image de mon esprit. Amaury revient, il a l’air immense de mon point de vue, son visage est fermé, j’entends sa respiration saccadée. Il s’approche de l’entrée sans rien dire, sous le regard dubitatif des autres. Il ferme violemment la porte, la verrouille, met les clefs tout en haut de l’armoire, et se tourne lentement vers nous. Il nous fixe un à un et je vois dans son regard qu’il a vu la même chose que moi. Une larme glisse sur sa joue et il demande d’une voix ferme :

– Quel est le monstre qui a fait ça?
– Fait quoi? demande Elliot.
– Lequel d’entre vous a tué ma soeur?

Personne ne parle, tout ce qu’on entend, c’est la musique de fond et mes sanglots. Tout le monde se dévisage, on lit la peur sur leurs visages.

– Personne ne sortira d’ici avant que je ne sache.


Sofyan se tourne vers moi.

– Aymée… Tu t’es isolée plusieurs fois ce soir, pendant plus ou moins longtemps. Personne ne t’a posé de questions, mais je crois qu’il est temps de nous dire ce que tu faisais. 
– Quoi?! Tu penses vraiment que c’est moi qui l’ai tuée ? J’ai découvert son cadavre espèce d’imbécile ! Je vous l’ai dit mais vous avez cru que je délirais ! 
– Alors si tu es innocente, explique-nous exactement pourquoi tu partais t’isoler?
– Parce que je déteste les fêtes ! Parce que ça m’angoisse! Parce que je suis malade rien qu’à l’idée de devoir sociabiliser avec une bande d’imbéciles que je connais pas, et que la seule raison pour laquelle je suis venue, c’était pour faire plaisir à ma belle sœur et à mon mec! J’angoissais avant même d’arriver, et j’ai parfois besoin d’être seule 5 minutes pour ne pas péter un câble !

Je crois qu’Amaury a compris ma détresse et mon innocence, puisqu’il me prend dans ses bras.

– Sofyan, je peux t’assurer que tout ce qu’elle a dit est vrai. Elle fait des crises d’angoisse régulièrement, et jamais elle n’aurait tué Juliette, elle l’adorait.
– Mais on l’adorait tous ! Sinon on ne serait pas là ! Hurle Sofyan.

Après un court silence, quelqu’un sonne à la porte. Amaury attrape les clefs et ouvre : c’est le livreur.

– Bonjour, euh, 3 pizzas Margherita, une savoyarde et deux végétariennes, c’est ici ?
– Oui c’est bien ici, merci.
– Hum… Il me faudrait la signature de celle qui a commandé, euh… Madame Juliette Gonzales ?

Il me regarde en disant son nom, merde, il croit que c’est moi… Je dois avoir une sale tête, mon maquillage a coulé, ce qui explique sûrement son air abasourdi. Amaury ne sait pas quoi dire, il s’apprête à sortir une excuse bidon lorsque dans un élan de courage, la timide Neyma se lève de sa chaise pour aller signer. C’est vrai qu’elle n’a pas de traits méditerranéens comme Amaury et Juliette et que le nom Gonzales ne lui va pas à merveille, mais cela semble satisfaire le livreur. Une fois ce dernier parti, Amaury verrouille à nouveau la porte. 


D’un coup, un détail me revient : les cris que j’ai entendus en arrivant dans la cour. Le seul qui est arrivé avant nous, c’est Sofyan… Je rassemble mon courage, et me tourne vers lui.

– Sofyan? Je peux savoir pour quelle raison Juliette et toi vous vous disputiez avant qu’on arrive ?

Il me regarde avec désarroi.

– Comment t’es au courant de ça toi?
– Je t’ai entendu en arrivant dans la cour. Mais ça ne répond pas à ma question.
– C’est un sujet privé.

Amaury se tourne violemment vers lui.

– Là, il n’y a plus rien de privé. Il s’agit de ma petite sœur qui a été assassinée ! Tu as obligé ma copine à te parler de ses angoisses maladives, alors maintenant à ton tour. Quelle était la raison de cette dispute, Sofyan ?

Je vois ses yeux se mouiller de larmes, et sa lèvre inférieure commence à trembler.

– N’agis pas comme si tu étais le seul à souffrir ! Tu as perdu une sœur, mais j’ai perdu…l’amour de ma vie. Voilà, vous êtes contents ?! Ça fait quasiment 5 ans qu’on vit une relation secrète, mais elle refusait de te le dire par peur que tu t’énerves ! 5 ans Amaury ! 5 ans que je dois cacher mon amour pour elle, alors que c’est la plus belle chose qui me soit jamais arrivée ! On se disputait à cause du fait que cet appartement est à nous deux… On emménage ensemble et elle refusait encore de l’annoncer. Jamais de ma vie, je ne lui aurais fait de mal, tu me connais ! 

Silence général, il s’effondre.

©Aleksandar Pasaric
©Aleksandar Pasaric, Pexels

Chapitre 3

Un ange passe… Nous sommes tous assis à regarder Sofian sangloter. Personne ne dit rien et je vois Amaury s’énerver. Son meilleur ami sortait avec sa petite sœur et il ne lui avait jamais dit. Je ne sais pas si ça valait le coup de se cacher, Amaury aurait peut-être mal réagi, mais ça aurait fini par s’arranger, j’en suis sûre. Les basses de la musique résonnent en moi, se confondent avec les battements de mon cœur. C’est presque drôle ce contraste : un cadavre, des soupçons, des cris, des pleurs, sur un fond de musique légère et joyeuse. Déjà 10 minutes que personne n’ose rien dire, par peur, par désarroi. Je prends mon courage à deux mains, il faut bien briser la glace.

– Il faut appeler la police.

Amaury me regarde avec sidération.

– T’es folle? On va tous finir en prison, sauf si on leur donne le coupable.
– Bien sûr que non! On va sûrement être interrogés, mais c’est leur boulot de trouver le coupable! 
– Je refuse de sortir d’ici sans savoir qui a tué ma sœur et personne ne me fera changer d’avis.”

Son ton est ferme, je crois que personne n’a le choix. Elliot se tourne vers lui.

– C’est bizarre que tu sois aussi réticent…
– Quoi, tu me soupçonnes maintenant?
– Je dis simplement que c’est bizarre, mais à t’énerver comme ça, on croirait que tu as quelque chose à te reprocher.- Retenez moi de lui casser la gueule à celui là !

Sa mâchoire se serre, son poing aussi. Neyma prend doucement la parole.

– Peut-être que, comme tout le monde, tu pourrais nous expliquer pourquoi ce n’est pas toi? Parce que là, t’as l’air de plus en plus suspect…
– Juliette est ma petite sœur! Depuis toujours, j’ai fait en sorte qu’il ne lui arrive rien. Je suis son frère putain, jamais de la vie je ne lui aurais fait quoi que ce soit !

Tous ces cris m’angoissent, mais il faut que j’intervienne…

– C’est impossible que ce soit Amaury, on était ensemble toute la soirée. Il aimait Juliette plus que tout et je le connais, il n’aurait pas fait ça. Si vous voulez des faits, sachez qu’on ne s’est pas lâchés depuis deux jours. On habite ensemble, et notre seule sortie de l’appartement, c’était pour venir ici.

Il me lance un regard plein de reconnaissance. Soudain, on toque à la porte, pour la deuxième fois de la soirée. Amaury, qui a toujours les clés, va ouvrir. Apparemment, c’est le voisin puisque ce petit monsieur aux cheveux poivre et sel nous demande de baisser le son de la musique. Elliot, le plus proche de l’enceinte, s’exécute.

– Juliette n’est pas là?

Panique. Cette fois, l’homme connaît Juliette, impossible de se faire passer pour elle. Il regarde la pièce, scrute nos visages. Amaury dit d’un ton ferme :

– Ca ne lui ressemble pas.
– En effet, c’est pour ça qu’elle est allée se reposer, elle supporte très mal l’alcool.
– Dites lui de passer demain, la jardinière qu’elle m’a fabriqué s’est fissurée.
– Bien sûr.

L’homme sort, tout le monde pousse un soupir de soulagement. J’ai soudain l’image de Juliette, fabriquant une jardinière pour son voisin ronchon amoureux des herbes aromatiques. Elle était comme ça, bienveillante et généreuse avec tout le monde. D’un coup, Neyma prend la parole.

– J’ai une question. Elliot, de quoi vous parliez avec Juliette pendant que les autres s’occupaient de la préparation?

Son regard se remplit de panique, il pâlit.

– De… De la musique qu’on allait passer! Et puis aussi… de l’heure pour laquelle il fallait, euh,  commander les pizzas!

Il bégaie, il panique, je crois qu’on tient notre homme. Je me tourne vers Amaury, m’attendant à voir la rage s’emparer de lui, mais rien. Il le regarde avec bienveillance, presque avec pitié. A côté, Sofian tente de cacher son sourire plein de tendresse… Bizarre. Pourquoi on dirait qu’aucun d’entre eux ne le soupçonne, alors que tout est contre lui ? Neyma a apparemment remarqué la même chose : Il est évident qu’ils ne parlaient ni de la musique, ni des pizzas et que les garçons sont au courant de quelque chose qui nous échappe. Neyma bouillonne : ses yeux sont noirs de rage, sa mâchoire serrée, son souffle s’accélère. 

Je crois que la petite femme timide s’est transformée en bombe et qu’elle est sur le point d’exploser.

©Cottonbro, Pexels
©Cottonbro, Pexels

Chapitre 4

Neyma. Je crois que je n’avais jamais vraiment pris le temps de la regarder avant ce moment. Elle est plutôt belle, enfin, elle a du charme quoi. Des cheveux blonds dorés, je ne sais pas exactement de quelle longueur puisqu’elle les a attachés. Elle a une jolie robe, un genre de vert clair presque pastel. Des hanches rondes se devinent sous celle-ci. En fin de compte, c’est vraiment l’adaptation de la fée clochette. Sauf que là, elle est rouge de colère, ses poings sont serrés à la vue des garçons et de leur petit secret. Il ne faudrait pas que cette soirée dégénère encore, je décide d’aller près d’elle. Je lui attrappe la main doucement, elle est brûlante. Il faut que quelqu’un dise quelque chose.

– Bon, les garçons, vous êtes bizarres.

Elliot commence à pâlir, il cache décidemment quelque chose.

– Comment ça, bizarre?
– Tu caches quelque chose et les deux autres garçons ont l’air d’être au courant. Au moins, ça n’a pas l’air d’être un meurtre.
– Quoi?! Attends tu crois vraiment que je l’ai tuée ? Non pas du tout !  C’est… Autre chose.

Sofyan vole à sa rescousse.

– Je suis en train de me rendre compte d’un truc, personne n’a vu Juliette à part Aymée et Amaury. Comment elle était ? Enfin, je veux dire… Est-ce qu’elle saignait de quelque part, ou quelque chose du genre qui pourrait peut-être nous aider?”

J’essaye de me rappeler. Son visage blanc, ses yeux grands ouverts, son corps raide. Non, je n’ai rien d’autre. Visage blanc, yeux ouverts, corps raide. Cette vision s’empare de moi alors que je ferme les yeux pour me concentrer. Visage, yeux, corps, cadavre. Cadavre. Morte.


– Aymée ?? Quelqu’un va chercher un verre d’eau, quelque chose !

Je reconnais la voix d’Amaury, qui me tire doucement de mon cauchemar. J’ouvre les yeux.

– Visage blanc, yeux grands ouverts et corps raide, c’est tout ce dont je me souviens.
– Je crois que ce n’est pas suffisant pour déterminer la cause de sa mort. Amaury, tu as quelque chose de plus ?
– Rien.

Neyma est toujours dans son coin, bouillonnante. Je crois qu’elle n’a toujours pas digéré l’épisode du secret. Sofyan reprend la parole.

– Je sais pas si c’est une bonne idée, mais c’est la seule que j’ai…
– Quoi ?
– Il faut qu’on aille voir. Tous ensemble.

On se retrouve à 5 dans ce petit couloir mal éclairé. Amaury mène la marche, évidemment, suivi d’Elliot, que je suis. Après nous, Sofyan et enfin Neyma, qui préfère rester à part. La porte grince bizarrement quand on l’ouvre, comme si elle se moquait de la situation. La chambre est noire, je distingue à peine le lit et encore moins Juliette. Amaury s’avance vers elle, tandis que nous restons dans l’encadrement. Quelques secondes passent, qui prennent l’apparence d’heures. Il la met sur le dos.

– Elliot, tu peux allumer la lumière s’il te plaît ?


Il s’exécute. Une lueur jaunâtre envahit la pièce. Je distingue le visage de mon copain, trop apeurée de regarder le cadavre encore une fois. Il est concentré, son regard ferme est fixé sur le cadavre de sa sœur, cherchant un quelconque indice. 

– Elle est pâle. Ses cheveux sont bien coiffés, je pense pas qu’elle ai lutté. Son visage est apaisé, elle n’a pas dû souffrir.
– Elle a des traces de griffures ? Une plaie ? Du sang quelque part ?
– Rien.

Sofyan s’avance doucement, en sanglotant. Il regarde sa bien aimée endormie, avec tendresse et rage à la fois. Personne ne sait quoi dire. Plusieurs minutes passent, comme ça. Une bande de jeunes autour d’un cadavre, éclairé par une lampe jaune dans une toute petite chambre. 

– C’est quoi ça ?

Il se penche doucement sur elle et effleure sa bouche du bout du doigt.

– Elle a du bleu au coin des lèvres, comme si elle avait recraché quelque chose… 
– On dirait qu’elle a été…
– Empoisonnée.”

Il se relève d’un coup et chacun se met à réfléchir plus vite, à fouiller dans sa mémoire. Qui a eu accès à quelque chose que Juliette a mangé ou bu? Les toasts, le guacamole, c’était Neyma et moi, mais on en a tous mangé. En cuisine ? Juliette elle-même et Elliot, mais c’est le même problème : on a tous mangé les mêmes choses. Il ne reste qu’une chose, une chose que nous n’avons jamais échangée… Sofyan a pensé à la même chose que moi.

– Les cocktails.

C’est Neyma qui les a préparés, juste après l’apéro, alors que j’étais partie rejoindre Amaury. Je me tourne vers elle, mais à ma grande surprise, elle a disparu. Nous constatons tous son absence, qui ne fait que prouver sa culpabilité. En une seconde, nous nous précipitons dans le couloir, mais aucune trace de notre fée Clochette. Amaury marmonne des jurons, ses yeux sont noirs de rage.


Après quelques minutes, j’entends une voix depuis le balcon, une toute petite voix qui gémit : “aidez-moi…”. Elliot s’y précipite, suivi des autres. On y retrouve Neyma, suspendue dans le vide. La pauvre a sûrement essayé de s’échapper, pour finalement se retrouver coincée à 10 mètres au-dessus du sol.

Il est minuit. Les yeux de Neyma sont rouges, pleins de larmes, tandis qu’elle tente tant bien que mal de nous expliquer son acte. Elle a tout de suite avoué, consciente qu’elle avait été démasquée. Tout est partie d’un vulgaire malentendu, un quiproquo fatal. Depuis quelques temps, Elliot rentrait plus tard à la maison et partait plus tôt le matin. Un jour, elle avait retrouvé un cheveu brun ondulé sur sa chemise et avait tout de suite soupçonné Juliette. Ses doutes se sont confirmés petit à petit : Elliot passait beaucoup de temps avec Juliette et le lui cachait. Le fait qu’ils se soient isolés dans la cuisine a dû être la goutte de trop. Pour elle, il était évident qu’il était infidèle, mais la vérité s’est avérée toute autre. Elliot ne dit rien tout le long de l’explication de Neyma. Lorsqu’elle a fini, Sofyan prit la parole. 

– Putain de malentendu.
– Putain de malentendu ? Tu sais ce que ça fait toi? De voir la personne qu’on aime partir petit à petit avec quelqu’un d’autre ? Tu crois que cette souffrance c’était rien ? Regarde jusqu’où ça m’a poussée ! Regarde putain !”

Elle sanglote et hurle, un mélange de regret, de tristesse, de haine, je sais pas. En tout cas, un mélange explosif.

– J’ai juré de ne rien dire, mais là t’es en droit de savoir l’étendu de ta bêtise. Sache que ton Elliot s’apprêtais à te demander en mariage, ce soir.
– Pardon ?”

Pardon ? Alors c’était ça ? Tous ces chuchotements ? Ces bafouillements ? Ces regards complices entre eux ? Neyma, consciente de son immense erreur, se tourne doucement vers celui qui allait être son fiancé.

– C’est vrai ? Réponds moi Elliot, c’est la vérité ?

Il ne répond pas, une larme solitaire coule sur sa joue, puis il sort. Derrière la porte, on distingue le bruit sourd de sa voix.

– Allô ? J’appelle pour signaler un meurtre.

©Paul Theodor Oja
©Paul Theodor Oja

Chapitre 5

Juliette. Elle est si belle, éclairée par la lumière du jour qui s’éteint. Il est 17h32, les gens vont bientôt arriver à notre crémaillère, enfin, officiellement la sienne. Ça fait 5 ans qu’on est ensemble, et elle refuse encore de l’avouer à son frère, et donc au reste du monde.

– Il faudrait leur dire, non?
– J’ai trop peur…
– Peur de quoi?
– Amaury ne s’en remettra pas, ça sera comme une double trahison pour lui.
– Il est assez intelligent pour savoir qu’on ne contrôle pas qui on aime… Regarde, il sort bien avec Aymée, qui était son agent immobilier ! Des histoires qui commencent bizarrement, entre deux personnes qui n’étaient pas censées s’aimer, ça arrive tous les jours. 
– Ce n’est pas pareil, tu le sais très bien.

Je vois ses yeux se mouiller, de petites larmes brillantes à cause du soleil.

– Tu sais quoi? Dis lui ce soir, et je te promets que ça ira.
– Pas ce soir…
– Pourquoi?
– Je sais pas, j’ai un mauvais pressentiment…
– Alors quand?
– Un jour, bientôt.

Elle se lève doucement et m’embrasse, puis elle se dirige vers l’appartement.

– On a toute la vie devant nous.

Un article écrit par :

Plus de publications

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *